La politique climatique dans l’UE (Le Monde)

Réchauffement climatique : l’inertie coupable de l’Union européenne

Audrey Garric

(Service Planète)

ANALYSE
En matière d’écologie et de climat, il y a les « petits pas » dénoncés par Nicolas Hulot, l’ancien ministre de la transition écologique et solidaire. Et le surplace. C’est l’allure que semble avoir adoptée l’Union européenne : les chefs d’Etat et de gouvernement ne sont pas parvenus à s’entendre, les 21 et 22 mars, pour rehausser leurs efforts dans la lutte contre le changement climatique. Un nouvel échec après une première tentative en octobre, malgré la très forte mobilisation citoyenne, notamment des jeunes.
A l’échelle mondiale, les Etats sont pourtant engagés dans un marathon pour limiter le dérèglement climatique. Une course qui a pris des allures de sprint ces derniers temps, à mesure que l’inaction politique rétrécissait les années comptées par les scientifiques. Or les engagements des pays, dont ceux de l’UE (− 40 % d’émissions d’ici à 2030 par rapport à 1990), sont insuffisants pour respecter l’objectif de limiter le réchauffement bien en dessous de 2 °C, et si possible à 1,5 °C, comme le prévoit l’accord de Paris de 2015.
C’est pourquoi la Commission européenne pousse pour adopter un objectif de neutralité carbone d’ici à 2050, parmi les scénarios qu’elle propose dans le cadre de sa stratégie à long terme. Le 14 mars, le Parlement de Strasbourg a approuvé cette idée et celle d’un accroissement de l’effort pour atteindre − 55 % des rejets d’ici à 2030. Mais les dirigeants sont plus que jamais divisés sur le climat, paralysés par une ligne de fracture Ouest-Est qui ne cesse de se creuser. D’un côté, une dizaine d’Etats (France, Pays-Bas, Luxembourg, Espagne, Portugal, Suède ou encore Danemark) demandent une mention claire de l’objectif de neutralité carbone au milieu du siècle ; de l’autre, la Pologne, la Hongrie et la République Tchèque s’opposent à toute référence à 2050 et à l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C. Or, en matière de climat comme de fiscalité, les décisions se prennent à l’unanimité dans l’Union.
Lors du sommet des 21 et 22 mars, l’Allemagne a créé la surprise en soutenant le camp des réfractaires pour demander un report de la discussion au prochain sommet en juin. Malgré un accord pour sortir du charbon au plus tard en 2038, le pays est toujours empêtré dans des conflits au sein de sa coalition gouvernementale, notamment entre la ministre de l’environnement Svenja Schulze (SPD) et le ministre de l’économie Peter Altmaier (CDU). Tous attendent l’adoption d’une loi climat, qui doit être présentée au printemps, pour entériner les conclusions de la commission sur le charbon..
Mais Berlin n’est pas la seule responsable. Au-delà des incertitudes liées au Brexit, qui freinent toute avancée, Paris pèche également par le décalage entre ses discours et ses actes, en raison du retard pris dans le respect de ses objectifs climatiques. Toute « championne du climat » qu’elle soit, la France ne peut désormais plus compter sur sa seule diplomatie pour entraîner les autres pays dans son sillage et relancer le couple avec l’Allemagne. Elle doit mettre en œuvre des politiques nationales ambitieuses (dans la loi d’orientation des mobilités, la « petite loi » énergie-climat, etc.) afin de retrouver à la fois une crédibilité auprès de ses voisins et un effet d’entraînement.
Cette bataille en matière climatique est de fait purement politique. Les mutations économiques récentes prouvent que l’Europe est capable d’aller plus loin, plus vite. Dans une étude publiée le 26 mars, le think tank britannique Sandbag montre que l’Union, troisième pollueuse mondiale après la Chine et les Etats-Unis, peut limiter de 50 % ses émissions d’ici à 2030 par la simple application des politiques communautaires et nationales existantes.
Présenter des plans « réalistes et concrets »
Les experts parviennent à ce résultat en mettant bout à bout le paquet énergie-climat de 2014, renforcé en juin 2018 par des objectifs plus ambitieux pour les énergies renouvelables (32 %) et l’efficacité énergétique (− 32,5 %), et l’accord trouvé en février 2019 pour réduire les émissions de CO2 des poids lourds. A quoi il faut ajouter les plans de sortie du charbon pris par une bonne dizaine de pays (France et Suède en 2022, puis Italie, Irlande, Autriche, Pays-Bas, Finlande, etc.).
Ne reste finalement qu’à inscrire dans le marbre de nouveaux objectifs plus ambitieux, une décision nécessaire et urgente. D’abord, en vue du sommet sur le climat convoqué le 23 septembre par le secrétaire général de l’ONU. Antonio Guterres appelle les Etats à venir non pas avec des discours, mais avec des plans « réalistes et concrets » pour accroître leurs engagements climatiques d’ici à 2020 – comme le prévoit l’accord de Paris. L’Europe ne peut se permettre d’arriver les mains vides. D’autant que la Chine, moins prompte à agir en raison du ralentissement de sa croissance économique, ne sera en mesure d’accroître ses efforts qu’après avoir trouvé un terrain d’entente avec Bruxelles.
Ensuite, parce qu’un accord sur la neutralité carbone en 2050 donnerait une feuille de route claire au nouveau Parlement et à la nouvelle Commission sur les mesures à prendre dans les cinq prochaines années, à la suite des élections européennes de mai. Ce rendez-vous électoral peut justement changer la donne, par exemple si les Verts arrivent deuxièmes en Allemagne ou si le parti au pouvoir en Pologne, Droit et justice (PiS), perd du terrain.
Les financements, nerf de la guerre des politiques climatiques, sont également à même de faire bouger les lignes. Alors que le budget européen est en cours de négociations, les chefs d’Etat et de gouvernement doivent décider de la part consacrée à l’action climatique dans les 1 200 milliards d’euros prévus pour la période 2021-2027. Une hausse de l’enveloppe permettrait d’amortir le choc de la transition écologique pour les régions dépendantes des énergies fossiles et débloquer la situation. Pour enfin avancer.
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