Concentration des marchés aux Etats-Unis (T.Philippon)

Thomas Philippon L’œil tourné vers l’Amérique
Arnaud Leparmentier (New York, Correspondant)
A 44 ans, l’économiste français, professeur de finance à la New York University, a documenté, chiffres à l’appui, la cartellisation de l’économie aux Etats-Unis
PORTRAIT
Lorsqu’il a débarqué à Boston pour faire sa thèse au Massachusetts Institute of Technology (MIT), en 1999, le jeune polytechnicien Thomas Philippon s’est retrouvé au paradis. Au paradis du consommateur, en tout cas : pendant l’euphorie économique des années Clinton, les ordinateurs portables coûtaient bien moins cher qu’en Europe, la connexion à l’Internet naissant était très bon marché et lorsqu’il fallait se rendre à un séminaire, Thomas Philippon prenait l’avion, comme tous les étudiants. Puis, insensiblement, tout a changé : vingt ans plus tard, les abonnements au téléphone portable et à Internet coûtent bien plus cher qu’en Europe, les prix des billets d’avion sont prohibitifs et nul ne rapporte plus de matériel informatique des Etats-Unis. Cette dérive s’est faite progressivement, sans que les Américains s’en aperçoivent vraiment.
Thomas Philippon, qui nous reçoit dans son bureau de la New York University, au cœur de Manhattan, compare le destin du consommateur américain à celui d’une grenouille : la légende (erronée) prétend que, plongée dans l’eau bouillante, la grenouille saute et s’échappe, alors que mise dans l’eau froide sur un réchaud, elle s’endort et se laisse cuire sans réagir – comme le consommateur américain, qui n’a pas réalisé que, depuis une vingtaine d’années, les prix avaient augmenté. L’économiste français explique, dans un livre à paraître en septembre aux Etats-Unis, The Great Reversal (« le grand renversement »), « comment l’Amérique a abandonné les marchés libres » et a cartellisé son économie. Astucieuse analyse qui consiste à prendre les Etats-Unis au piège de leur propre credo capitalistique : Thomas Philippon leur prêche les vertus du libéralisme.
Il y a quelques années, M. Philippon figurait parmi les « jeunes économistes » distingués par le Cercle des économistes et Le Monde (2009), ainsi que parmi les 25 jeunes économistes récompensés par le FMI (2014). Il a désormais 44 ans et il est professeur de finance. « Je suis titulaire d’une chaire depuis 2018. Je suis un vieux ponte, donc je peux radoter », plaisante ce grand gaillard sportif, qui juge un peu « archaïque » le statut inamovible de professeur – il protège la liberté de recherche mais peut conduire à « s’encroûter ». Pour écrire son livre, l’économiste ne s’est pas fondé sur ses intuitions : dans son propos liminaire, il rend hommage à un professeur de la fin des années 1970, qui avait détourné la devise américaine (« In God we trust ») lors d’une audition devant le Congrès : « Nous avons confiance en Dieu, les autres doivent fournir des données. »
Economie de rentiers
Thomas Philippon adhère à cette démarche fondée sur la preuve. « Fondamentalement, je ne suis pas idéologue. En économie, il faut regarder les données. » Et l’étude des données a produit des découvertes inattendues. « Mon livre explique que les Américains ont laissé leur marché se cartelliser et qu’il faut qu’ils reviennent à des marchés libres et concurrentiels. Ce n’est pas ce que j’avais l’intention d’écrire quand j’ai commencé ma recherche : j’essayais de comprendre pourquoi l’investissement baissait depuis 2000, alors que les valorisations boursières et les profits augmentaient. » Réponse : ces profits étaient le fruit, non pas de la productivité, mais de la cartellisation – aux Etats-Unis, il ne reste plus que quatre compagnies aériennes et trois opérateurs de téléphonie. Protégées de la concurrence, les entreprises augmentent leurs prix sans procéder à des investissements.
Le héraut de cette économie de rentiers n’est autre que Warren Buffett, cet investisseur de génie qui a investi dans des entreprises quasi monopolistiques aux profits garantis, comme Coca-Cola. Les Américains ont inventé l’antitrust à la fin du XIXe siècle, démantelé l’empire pétrolier Rockefeller en 1914, libéralisé sous les démocrates (Jimmy Carter dans l’aérien) et les républicains (Ronald Reagan dans les télécoms, avec l’éclatement d’ATT), mais ils se sont assoupis, au début du XXIe siècle, alors que leurs idées libérales triomphaient partout sur la planète. « Maintenir des marchés libres, c’est une tâche de tous les jours, c’est un travail de Sisyphe, constate Thomas Philippon. Les chefs d’entreprise tentent de créer des situations de monopole. »
La bascule historique repérée par M. Philippon est en partie idéologique : depuis des décennies, les juges ont repris à leur compte les idées émises par Robert Bork, ancien ministre de la justice républicain et adepte de l’école de Chicago. Dans The Antitrust Paradox (New York Free Press, 1978, non traduit), M. Bork estimait que les consommateurs bénéficiaient de la concentration des entreprises et que le capitalisme se régulerait tout seul. La bascule est aussi politique : le lobbying outrancier des entreprises auprès des élus a conduit à ériger des barrières limitant l’arrivée de nouveaux entrants sur les marchés.
Thomas Philippon pensait que l’Europe, comme souvent, suivrait la destinée américaine, mais ce fut sa seconde surprise : il n’en est rien, au contraire. « L’Europe a créé un système indépendant, dont la résistance à la corruption est assez forte parce qu’il a un objet clair : protéger le consommateur européen. » L’économiste, qui a successivement soutenu Ségolène Royal, François Hollande et Emmanuel Macron aux élections présidentielles, tord le cou aux idées souvent propagées en France. « La politique de concurrence est ce qui marche le mieux en Europe, tranche cet homme qui a passé un an au cabinet de Pierre Moscovici, en 2012-2013, avant de revenir à New York. Quand on voit la manière dont l’économie française marche, c’est dur de ne pas devenir un peu plus libéral. L’Etat centralisé est trop omniprésent dans trop de domaines. Le savoir de manière abstraite, c’est une chose, le constater tous les jours, c’en est une autre. »
« Il va se passer quelque chose »
Aujourd’hui, Thomas Philippon pense Amérique. Il espère qu’à l’automne, son livre, qui a été placé en tête de promotion par les éditions Harvard University Press, sera un succès. Et qu’il nourrira le débat politique, un an avant l’élection présidentielle américaine de 2020. Car il est convaincu qu’« il va se passer quelque chose ». Aux Etats-Unis, Donald Trump a voulu insuffler une nouvelle jeunesse à la politique de concurrence en interdisant la fusion AT&T-Time Warner, mais les juges lui ont infligé un camouflet. « Donald Trump a eu tort de politiser le débat : il a instrumentalisé l’antitrust à des fins politiques pour se venger de CNN [une chaîne, propriété de Time Warner, en guerre ouverte avec le président], alors que la concurrence devrait être une politique transpartisane. »
Jusqu’à présent, les présidents américains avaient beaucoup protégé leurs amis : la défense et l’énergie pour les républicains, la Silicon Valley pour les démocrates. « Ce n’est pas Obama qui allait démanteler Google », souligne Thomas Philippon. Il ne croît guère aux solutions radicales, comme le démantèlement d’Amazon, de Google et de Facebook prôné par Elizabeth Warren, la sénatrice du Massachusetts candidate à l’investiture démocrate. M. Philippon pense qu’il sera très dur de revenir sur la concentration dans l’aviation et les télécoms, mais il estime que l’on peut faire beaucoup d’autres choses. « Cela commence par la protection des données. » Après avoir ricané contre l’Europe, les Américains suivent d’ailleurs le mouvement, notamment en Californie. « Je ne vois plus un article qui se moque de l’Europe. La première chose à faire désormais, c’est de regarder ce que font les Européens et de s’en inspirer. »
Publicités

Qu’est-ce que la monnaie ? (M.Aglietta)

https://blog.deloitte.fr/michel-aglietta-cepii-la-confiance-dans-la-monnaie-est-lalpha-et-lomega-de-la-societe/

Michel Aglietta (CEPII) : « La confiance dans la monnaie est l’alpha et l’oméga de la société »

Publié le 17 février 2016

Conseiller au CEPII (Centre de recherche et d’expertise sur l’économie mondiale) et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, Michel Aglietta explique pourquoi la monnaie est politique avant d’être économique et dans quelle mesure la confiance dans la monnaie structure la société.

En quoi votre vision de l’économie, et plus particulièrement de la monnaie, s’oppose-t-elle à la conception standard ?

Selon la théorie de l’économie pure de marché, la monnaie n’a aucune importance. Elle est considérée comme neutre lorsque les prix des biens dans leur ensemble sont en équilibre. Elle ne participe pas à la formation de cet équilibre. Dépourvue du moindre effet sur la stabilité des marchés, elle se bornerait à déterminer un niveau nominal des prix qui n’influencerait pas les décisions des acteurs économiques puisque sans effet sur les prix relatifs sous ces hypothèses. C’est la « main invisible » du marché qui conduit à l’équilibre. Dans la conception moderne de cette logique, ce sont les anticipations dites rationnelles qui en sont les opérateurs. Il est postulé qu’il existe un modèle « vrai » de l’économie que l’efficience des marchés financiers rend de connaissance commune à tous les acteurs.

Bien sûr, les marchés n’ont pas cette caractéristique. L’hypothèse d’efficience est compatible avec des chocs temporaires exogènes, mais pas avec des emballements collectifs endogènes, suivis des crises dévastatrices aux conséquences prolongées que l’on constate. Ce n’est pas le Marché qui coordonne les échanges économiques, c’est le système des paiements qui est un ensemble de règles monétaires connectant les marchés. La monnaie est donc omniprésente et son importance est capitale. Les prix se forment en unité monétaire en relation avec la réalisation des paiements. Les prix relatifs des biens n’en sont qu’une conséquence. Si l’on veut un substrat théorique solide dans un monde d’incertitudes, il faut réaliser que la monnaie est la base de l’économie ; c’est le lien fondamental qui lui permet de fonctionner comme un tout.

Vous avez écrit que la monnaie produit à la fois de la confiance et de la violence. Comment expliquez-vous cette définition qui semble a priori contradictoire ?

Nous vivons dans un univers contradictoire. Il faut comprendre que la monnaie est politique avant d’être économique. La confiance dans la monnaie est l’alpha et l’oméga de la société. Institution fondamentale de la société, la monnaie participe de la souveraineté. Avoir confiance dans la monnaie, c’est avoir confiance dans l’institution qui la légitime, dans le souverain, dans l’ordre social. Elle permet d’accepter le collectif comme supérieur à l’individuel. Cette notion n’a aucun sens dans la théorie économique pure, qui ne reconnaît a contrario que les individus et où le collectif s’identifie au système des prix d’équilibre.

 

La confiance est un lien social, structurant, qui nous relie à autrui.

 

Mais la forme supérieure de la monnaie, qu’on appelle la liquidité, peut être appropriée individuellement, puisque la monnaie est aussi un objet particulier, le cash. C’est là que réside la contradiction qui lui est inhérente. D’un côté, elle appartient au collectif et exprime la loi sociale en permettant aux échanges d’être cohérents. Mais, dans le même temps, les comportements privés, lorsqu’ils se polarisent sur la liquidité, comme ils le font dans les crises financières, perturbent gravement les engagements financiers. La préférence pour la liquidité, lorsqu’elle devient absolue, peut détruire l’ordre monétaire lui-même et donc l’économie. N’oublions pas qu’à partir de septembre – octobre 2008 le système interbancaire international s’est gelé et l’ensemble de la finance mondiale a été paralysée. Elle a été sauvée exclusivement par les banques centrales, donc par la monnaie, non par une soi-disant capacité des marchés financiers à retrouver spontanément leur équilibre. C’est la monnaie comme collectif qui a rétabli la confiance que la fuite privée dans la liquidité détruisait. L’obsession de chacun pour la liquidité se constate, de façon répétée, dans les périodes de crise parce que la perte de confiance dans la validité des créances et dettes futures exprime une contraction de l’horizon économique. La fuite vers le cash est un comportement individuel parfaitement rationnel devant l’incertitude. Mais il est collectivement destructeur. L’institution monétaire doit rétablir l’horizon temporel des contrats financiers en restaurant la confiance dans le souverain.

Quel lien établissez-vous entre monnaie et confiance ?

On a souvent tendance à penser que cette notion de confiance est une sorte de disposition psychologique. En réalité, la confiance est un lien social, structurant, qui nous relie à autrui. Elle est capitale dans le système monétaire. Elle s’organise en trois formes hiérarchisée depuis le quotidien jusqu’à l’interrogation sur le social.

1.    La confiance méthodique est liée à la routine des affaires de tous les jours. Elle est essentielle dans la finance. Il est impossible d’avoir un accord juridique validé par un tribunal pour chaque transaction. Nous avons donc besoin de la confiance méthodique, qui représente l’idée que la parole donnée est valable. Elle permet de faire circuler les dettes et les créances dans la société. Lorsque tout va bien, elle est suffisante au fonctionnement du système monétaire.

2.    La confiance hiérarchique fait apparaître le système de paiements comme une structure hiérarchisée. On y trouve en bas les acteurs privés, au-dessus desquels se placent les banques qui récupèrent les dettes issues des ordres de paiement. Au sommet se trouve un système de règlement central qui certifie que les paiements sont finaux et irrévocables. C’est ce système hiérarchisé, avec chambre de compensation et règlement, qui assure le fonctionnement de la société comme un tout. La banque centrale en est le pivot. La manière dont elle gère cette hiérarchie doit soutenir la confiance dans la dette pour que la relation entre dette et créance, qui permet la continuité de la société dans le temps, soit respectée. La confiance dans la banque centrale est importante, puisqu’un rejet de la monnaie officielle peut provoquer une crise terrible. C’est ce qui se passe dans les hyperinflations.

3.    La confiance éthique. La monnaie donne un pouvoir colossal à ceux qui sont au sommet, que ce soient des dirigeants politiques ou des lobbies financiers. Pour que l’ordre monétaire soit reconnu comme un bien public au service de tous les citoyens, il ne doit pas être arbitraire. Il ne doit être capté ni par les pouvoirs publics, ni par des acteurs privés, des lobbies, qui pourraient dicter les lois à l’Etat. Pour qu’elle ne soit manipulée par aucun pouvoir arbitraire, il faut que la monnaie soit subordonnée à une confiance éthique. Cette confiance est capitale en temps de crise, lorsque les gens ne croient plus à la continuité monétaire. Cela peut arriver lors d’un scénario inflationniste, où la perte de valeur entraine le refus des gens de croire à la souveraineté de l’Etat, ou lors de crises financières. Au moment de la crise de 2008, la confiance méthodique a été ébranlée. Les banques refusaient de se prêter entre elles et les banques centrales ont été obligées d’intervenir. Le danger est que l’on cesse de croire à la possibilité d’un retour à un état normal des bilans. La confiance éthique a pour rôle d’affirmer que la société dépend d’un ordre monétaire. Elle dit que la monnaie est une entité commune qui nous permet de vivre mieux et de produire des richesses, et non un objet à s’approprier.

Cette notion de confiance comme règle sociale hiérarchisée en trois niveaux, est inhérente à la théorie de la monnaie. Il ne peut pas y avoir de monnaie sans confiance. Elle fait partie de la structure du système monétaire.

La hausse du pouvoir de marché des entreprises, une nouvelle source de stagnation séculaire ?

Quelles sont les répercussions macroéconomiques du plus grand pouvoir de marché des entreprises ?

Plusieurs tendances inquiétantes ont marqué les économies développées ces dernières décennies. Par exemple, les coûts d’emprunt ont diminué et, comme le suggère par exemple le Q de Tobin (qui rapporte la valeur boursière des entreprises sur la valeur de leur stock de capital), les rendements de l’investissement ont augmenté, et pourtant ce dernier est resté atone : dans les pays développés, l’investissement privé fixe est d’environ inférieur de 25 % en moyenne par rapport à sa tendance d’avant-crise depuis la crise financière mondiale. La richesse financière a eu tendance à croître plus vite que le capital productif. La part des revenus nationaux rémunérant le travail a eu tendance à diminuer et les inégalités de revenu à augmenter. Ou encore, la croissance de la productivité a durablement ralenti [Adler et alii, 2017].

Une cause est susceptible d’expliquer toutes ces tendances : ces dernières décennies, que ce soit aux Etats-Unis [De Loecker et Eeckhout, 2017 ; Eggertsson et alii, 2018] ou dans le reste des pays développés [Diéz et alii, 2018 ; De Loecker et Eeckhout, 2018], il se pourrait que la concurrence ait décliné et le pouvoir de marché des entreprises augmenté. En effet, un accroissement du pouvoir de marché des entreprises pourrait inciter ces dernières à moins investir, notamment dans l’accumulation du capital physique et la recherche-développement. Un tel sous-investissement contribuerait à freiner la croissance de la productivité, sans que les rendements du capital en soient affectés. Les cours boursiers augmenteraient alors plus vite que la valeur du capital productif, ce qui pousserait mécaniquement à la baisse la part du travail dans la valeur ajoutée. Autrement dit, les débats autour de la réglementation des géants du numérique qui enflamment les deux côtés de l’Atlantique ne sont peut-être pas absurdes [Rogoff, 2019].

Il est difficile de juger quelle est l’importance du pouvoir de marché d’une entreprise. La concentration d’un marché ne suffit pas pour mesurer celle des entreprises qui y sont présentes ; par exemple, une plus forte concurrence peut se traduire par une plus forte concentration, si les entreprises les plus efficaces évincent les moins efficaces. Par conséquent, la littérature s’est tournée vers d’autres indicateurs. Dans la mesure où l’on considère qu’une entreprise possède un pouvoir de marché si elle est à même de fixer un prix plus élevé que ses coûts marginaux, la littérature a cherché à mesurer ce pouvoir de marché en utilisant le taux de marge, qui rapporte le prix d’un bien sur le coût marginal de sa production. Dans la mesure où l’on peut également considérer qu’une entreprise possède un pouvoir de marché si elle est à même de dégager des surprofits, c’est-à-dire des rentes, on peut aussi chercher à déterminer l’ampleur de ces dernières pour juger de son pouvoir de marché. Mais ces divers indicateurs ne sont pas sans limites : par exemple, le taux de marge peut surestimer le pouvoir de marché en présence de coûts fixes et une mesure des rentes (par exemple l’indice de Lerner) est difficile à être estimée avec précision et s’avère volatil.

Dans le deuxième chapitre des nouvelles Perspectives de l’économie mondiale du FMI, Wenjie Chen, Federico Díez, Romain Duval, Callum Jones et Carolina Villegas-Sánchez (2019) ont étudié les données relatives à près d’un million d’entreprises couvrant de larges pans de l’économie de 27 pays, en l’occurrence 16 pays développés et 11 pays émergents, à partir de l’année 2000. Ils se sont appuyés sur trois types d’indicateurs, en l’occurrence les degrés de concentration des marchés, les taux de marge et des indices de Lerner, pour déterminer comment le pouvoir de marché des entreprises a évolué depuis le début du siècle, avant d’en identifier les répercussions économiques.

Leur analyse suggère que le pouvoir de marché a augmenté modérément dans les pays développés : le taux de marge a augmenté d’environ 7,7 % entre 2000 et 2015, en parallèle avec la hausse des profits et de la concentration des marchés. Il est resté à peu près stable dans les pays émergents, augmentant d’environ 1,8 % en leur sein, mais Chen et ses coauteurs notent que la concurrence sur le marché des produits était initialement plus faible dans les pays émergents que dans les pays développés.

Parmi les économies avancées, la hausse du pouvoir de marché des entreprises a été assez généralisée entre les pays, mais son amplitude diffère tout de même selon les pays ; elle a par exemple été plus forte aux Etats-Unis qu’en Europe. Elle a aussi été généralisée entre les secteurs, mais là aussi son amplitude diffère selon les secteurs : elle a été plus forte hors de l’industrie et dans les secteurs qui utilisent beaucoup les technologies digitales. Dans la plupart des pays, la hausse des marges au niveau agrégé s’explique essentiellement par celle des entreprise déjà en place et, dans une moindre mesure, par l’entrée sur les marchés de nouvelles entreprises à taux de marge élevé, plutôt que par une hausse de la part de marché des entreprises déjà en place qui présentaient des marges élevées. Mais les Etats-Unis font exception : les quatre cinquièmes de la hausse des taux de marge au niveau agrégé s’expliquent par la hausse de la part de marché des entreprises déjà en place présentant un taux de marge élevé, ce qui suggère qu’un processus de réallocation a été à l’œuvre, au bénéfice de l’économie.

Au sein de chaque secteur, la hausse des taux de marge se concentre sur une petite fraction des entreprises, en l’occurrence des entreprises souvent de petite taille, mais les plus grandes d’entre elles contribuent bien à la majorité des recettes que ce groupe génère. Les entreprises présentant un taux de marge élevé semblent réaliser de meilleures performances que les autres : leur productivité est plus forte, leur profitabilité plus élevée et elles sont davantage susceptibles d’investir dans des actifs intangibles comme les brevets et les logiciels.

Chen et ses coauteurs se sont ensuite tournés vers les répercussions de l’accroissement du pouvoir de marché des entreprises sur la croissance et la répartition du revenu. Leur analyse suggère que jusqu’à présent les répercussions macroéconomiques de l’accroissement de pouvoir de marché ont été assez modestes ; mais celles-ci pourraient être plus importantes si cette tendance se poursuivait. Malgré des profits et un Q de Tobin élevés, la hausse des taux de marge a contribué à affaiblir l’investissement [Gutiérrez et Philippon, 2016]. En effet, une hausse de 10 points de pourcentage du taux de marge d’une entreprise est associée à une baisse de 0,6 point de pourcentage de son taux d’investissement dans le capital physique. Au niveau agrégé, l’analyse empirique suggère que la production aurait été 1 % plus élevée aujourd’hui dans le pays développé moyen si le pouvoir de marché des entreprises ne s’était pas accru depuis 2000.

Le pouvoir de marché a un effet ambigu sur les décisions des entreprises en matière d’innovation. D’un côté, la perspective d’en acquérir un devrait les inciter à innover. D’un autre côté, c’est l’intensification de la concurrence, donc la réduction de leur pouvoir de marché, qui pourrait au contraire les inciter à innover, afin de s’extraire de cette concurrence. La littérature a tendance à évoquer une relation en U inversé : un accroissement du pouvoir de marché stimule tout d’abord l’innovation, puis il la freine [Aghion et alii, 2005]. L’analyse de Chen et alii tend à mettre en évidence une telle relation dans leur échantillon de 27 pays. Au niveau sectoriel, l’essentiel des observations se situe avant le point tournant, ce qui suggère que la hausse du pouvoir de marché a été bénéfique à l’innovation, mais c’est de moins en moins vrai : 21 % des observations se situaient au-delà du seuil en 2015, contre 15 % en 2000.

La hausse du pouvoir de marché des entreprises devrait se traduire par une accélération de l’inflation, puisque celles-ci peuvent plus facilement relever leurs prix de vente. Mais elles peuvent aussi profiter de leur plus grand pouvoir de marché, non pour augmenter leurs prix, mais pour réduire leur production et leur investissement. Au niveau agrégé, la hausse des taux de marge peut affaiblir la demande, l’activité économique et l’emploi, ce qui compense en retour ses effets inflationnistes. Ce faisant, elle peut aussi contribuer à déprimer le taux d’intérêt naturel, c’est-à-dire accroître le risque que les taux d’intérêt soient contraints par leur borne inférieure lorsque l’économie bascule en récession, ce qui réduit la marge de manœuvre de la politique monétaire dans une telle situation.

Enfin, Chen et ses coauteurs se sont intéressés aux répercussions sur la répartition des revenus. Pour expliquer la déformation du partage des revenus nationaux au détriment du travail que l’on a pu observer ces dernières décennies, les études évoquent souvent le progrès technique, la mondialisation et le recul du pouvoir de négociation des travailleurs ; de plus en plus d’analyses suggèrent que l’accroissement du pouvoir de marché des entreprises y a contribué, dans la mesure où les rentes qu’elles génèrent vont être captées par les propriétaires de ces firmes [Barkai, 2016 ; Autor et alii, 2017], ce qui contribue directement à creuser les inégalités interpersonnelles de revenu [Gans et alii, 2018]. Selon Chen et ses coauteurs, la hausse du pouvoir de marché semble effectivement avoir quelque peu contribué à la déformation du partage de la valeur ajoutée : elle expliquerait 0,2 point de pourcentage de la baisse de la part du travail, soit environ un dixième de celle-ci. Une poursuite de l’accroissement du pouvoir de marché des entreprises pourrait ainsi davantage déformer le partage de la valeur ajoutée au détriment du travail.

 

Références

ADLER, Gustavo, Romain DUVAL, Davide FURCERI, Sinem KILIÇ ÇELIK, Ksenia KOLOSKOVA & Marcos POPLAWSKI-RIBEIRO (2017), « Gone with the headwinds: Global productivity », FMI, staff discussion note, n° 17/04, avril.

AGHION, Philippe, Nick BLOOM, Richard BLUNDELL, Rachel GRIFFITH, & Peter HOWITT (2005), « Competition and innovation: An inverted-U relationship », in Quarterly Journal of Economics, vol. 120, n° 2.

AUTOR, David, David DORN, Lawrence F. KATZ, Christina PATTERSON & John VAN REENEN (2017), « Concentrating on the fall of the labor share », NBER, working paper, n° 23108.

BARKAI, Simcha (2016), « Declining labor and capital shares », Université de Chicago, document de travail.

CHEN, Wenjie, Federico DÍEZ, Romain DUVAL, Callum JONES & Carolina VILLEGAS-SÁNCHEZ (2019), « The rise of corporate market power and its macroeconomic effects », in FMI, World Economic Outlook.

DE LOECKER, Jan, & Jan EECKHOUT (2017), « The rise of market power and the macroeconomic implications », NBER, working paper, n° 23687, août.

DE LOECKER, Jan, & Jan EECKHOUT (2018), « Global market power », CEPR, discussion paper, n° 13009, juin.

DÍEZ, Federico J., Daniel LEIGH & Suchanan TAMBUNLERTCHAI (2018), « Global market power and its macroeconomic implications », FMI, working paper, n° 18/137, juin.

EGGERTSSON, Gauti B., Jacob A. ROBBINS & Ella Getz WOLD (2018), « Kaldor and Piketty’s facts: The rise of monopoly power in the United States », NBER, working paper, n° 24287, février.

GANS, Joshua, Andrew LEIGH, Martin SCHMALZ & Adam TRIGGS (2018), « Inequality and market concentration, when shareholding is more skewed than consumption », CESifo, working paper, n° 7402.

GUTIÉRREZ, Germán, & Thomas PHILIPPON (2016), « Investment-less growth: An empirical investigation », NBER, working paper, n° 22897.

GUTIERREZ, Germán, & Thomas PHILIPPON (2018), « How EU markets became more competitive than US markets: A study of institutional drift », NBER, working paper, n° 24700, juin.

ROGOFF, Kenneth (2019), « Elizabeth Warren’s big ideas on big tech », in Project Syndicate, 1er avril. Traduction française, « Les grandes idées d’Elizabeth Warren sur les géants du Web ».

VAN REENEN, John (2018), « Increasing differences between firms: Market power and the macroeconomy », CEP, discussion paper, n° 1576.

Qu’attendre des relocalisations ? (Le Monde)

« Les relocalisations créent peu d’emplois directs » (Le Monde du 8 avril 2019)
Propos Recueillis Par C. Qu.
El Mouhoub Mouhoud est professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine, spécialiste des délocalisations. Entretien.
Assiste-t-on à un mouvement de relocalisation en France ?
Cela dépend sur quels segments on se situe. Il y a effectivement un mouvement de relocalisation pour les secteurs pondéreux [qui utilisent des matériaux lourds, comme le bois]. Dans ces secteurs, les coûts de transport ne sont pas neutres et il n’y a pas d’obstacles à l’automatisation et à la robotisation des tâches d’assemblage, ce qui permet de réduire les coûts salariaux.
Dans d’autres secteurs plus « légers », en revanche, comme l’habillement, les relocalisations restent anecdotiques. Dans l’habillement, les activités d’assemblage ne sont pas aisément robotisables : la main-d’œuvre représente encore 70 % du coût total de l’assemblage. Comme il s’agit également de produits légers, ils sont moins touchés par la hausse du coût du transport et de l’énergie. Les relocalisations concernent seulement les petites séries ou lorsqu’il y a des problèmes de qualité du produit final.
On en parle moins, mais il y a aussi un mouvement de délocalisation des services, permis par le développement des technologies de l’information et de la communication et qui concerne un nombre de plus en plus grand de services : dans l’informatique, le médical, etc. Ce mouvement devrait s’amplifier dans les années à venir.
Le « made in France » peut-il inciter les entreprises à relocaliser ?
Malgré l’instauration de labels spécialisés, il n’est toujours pas possible pour le consommateur d’établir une traçabilité précise des produits. L’étiquette « fabriqué en France » signifie seulement que la dernière opération sur le produit a été réalisée en France. Il est donc facile aux entreprises de faire du « made in France » minimal. Il y a bien eu quelques cas de relocalisation ultra-médiatisés, comme Atol ou Rossignol, mais cela concerne en général un segment minoritaire de la production et sans qu’il y ait forcément beaucoup de créations d’emplois à la clé. Atol, par exemple, a seulement relocalisé son segment haut de gamme et a mis en place un process de fabrication totalement automatisé. Peu d’emplois ont été créés finalement.
Vous estimez que l’impact des relocalisations sur l’emploi est finalement marginal. Pourquoi ?
Quand les firmes relocalisent, elles rationalisent leurs processus productifs et robotisent leurs chaînes d’assemblage. Les relocalisations de retour, qui correspondent à une simple inversion des différences de coûts salariaux unitaires entre le Nord et le Sud grâce à la robotisation des tâches d’assemblage, créent peu d’emplois directs mais ont des effets sur la régénération du tissu industriel auprès des sous-traitants locaux. Plus intéressantes sont les relocalisations de développement compétitif, fondées sur l’innovation de produits dans des niches sur lesquelles les savoir-faire étaient absents en France, qui permettent de relancer des dynamiques régionales tout à fait intéressantes.
Comment expliquer les bons chiffres de l’Insee sur les créations d’emplois dans le secteur textile ?
La hausse des coûts salariaux unitaires dans les pays asiatiques et les progrès technologiques, dans les procédés comme dans les produits, expliquent la relance de ce secteur en matière d’emplois. Il faut tout de même relativiser cette reprise : la filière avait perdu beaucoup d’emplois depuis la fin des années 1980.

La politique monétaire accommodante dans l’impasse (Le Monde)

L’impasse de l’argent gratuit (Le Monde du 8 Avril 2019)
Par Stéphane Lauer
Il flotte un sentiment étrange sur l’économie mondiale. On croyait que les banques centrales avaient terrassé le dragon de la crise de 2008 en inondant la planète de liquidités et en baissant drastiquement leurs taux d’intérêt au point de rendre l’argent quasi gratuit pour relancer la croissance. Mais l’illusion de la guérison, rapide aux Etats-Unis, plus poussive en Europe, a été finalement de courte durée.
Depuis quelques semaines, on doit prendre conscience qu’il ne s’agissait que d’une fragile rémission. Etats-Unis, Europe, Chine, Japon : le ralentissement semble se généraliser, obligeant les banques centrales à suspendre le timide mouvement de normalisation de leurs politiques accommodantes. La correction qu’ont connue les places boursières fin 2018 et la révision à la baisse des perspectives de croissance aux Etats-Unis ont incité la Réserve fédérale (Fed), la banque centrale américaine, à renoncer à toute hausse de taux en 2019 et à interrompre la réduction de son bilan. En Europe, l’atonie de l’inflation, le passage à vide de l’économie allemande et le risque italien ont eu raison des derniers espoirs d’un retour à court terme de la Banque centrale européenne (BCE) à des politiques monétaires plus orthodoxes.
Deux exemples de l’étrangeté actuelle de la situation. Il y a aujourd’hui dans le monde plus de 10 000 milliards d’euros de dettes à taux négatif. Cela signifie que la confiance dans les perspectives économiques est tellement faible que des investisseurs acceptent de perdre de l’argent en prêtant à des Etats dont la solvabilité est réputée solide comme l’Allemagne. L’autre aberration, c’est de constater que le rendement des bons du Trésor américain est quasiment au même niveau que les obligations italiennes, alors que l’économie des Etats-Unis a encore créé 196 000 emplois en mars, tandis que l’Italie s’enfonce chaque jour un peu plus dans la récession.
L’économie mondiale donne l’image d’une voiture en panne qu’on a poussée dans la pente en 2008 pour la faire redémarrer. Le moteur est reparti, mais l’origine du problème n’est pas réglée. Dès 2008, on savait que la difficulté n’était pas de se lancer dans ces politiques monétaires ultra-accommodantes, mais d’en sortir. Dix ans après, on se rend compte que personne n’a trouvé la solution et on en vient à douter qu’il existe un garagiste compétent pour mettre le nez dans le moteur.
Utiliser l’outil budgétaire
Pour comprendre la situation actuelle, il faut sans doute remonter à la période d’avant-crise, au cours de laquelle la dette privée a explosé dans les pays économiquement avancés, passant de 50 % du PIB en 1950 à 170 % en 2007. Après la crise, on a eu beau proposer des taux d’intérêt extrêmement attirants aux ménages, ceux-ci ont préféré rembourser leurs dettes plutôt que de souscrire de nouveaux crédits.
« Le cœur du problème est qu’il n’y a pas assez d’investissement privé pour absorber, à des taux d’intérêt normaux, toute l’épargne privée », soulignent les économistes Lawrence Summers et Lukasz Rachel dans la dernière édition de la revue Brookings Papers on Economic Activity. « Cela se traduit par des taux d’intérêt extrêmement faibles, une faible demande globale, une faible croissance économique et une faible inflation, le tout avec une hausse du prix des actifs en capital existants. »
Car si les injections de liquidités et les politiques de taux bas ont eu un effet très relatif sur les ménages, elles ont en revanche des conséquences importantes sur les entreprises et les marchés financiers. Les premières ont été encouragées, d’une part, à se lancer dans des opérations de fusion-acquisition grâce à des effets de levier décuplés et, d’autre part, à racheter à tour de bras leurs propres actions. Celles-ci sont ensuite annulées, ce qui augmente le bénéfice par action et fait monter les cours. Sur les trois dernières années, parmi les entreprises de l’indice S&P 500, ce sont ainsi plus de 1 300 milliards de dollars (environ 1 157 milliards d’euros) qui ont été dépensés dans ce seul but. Or ces deux artifices sont incapables d’alimenter la croissance sur le plan macroéconomique, car ils ne viennent pas s’investir dans des nouvelles capacités de production. Ils ne font que nourrir la hausse des indices boursiers, enrichir les épargnants les plus aisés et concentrer un peu plus les secteurs d’activité en créant des phénomènes de rente.
Globalement, les signaux envoyés par les banques centrales finissent par être contre-productifs. Quand l’argent est quasiment gratuit, il devient moins précieux et incite à être moins vigilant sur son utilisation en se tournant vers des investissements à la rentabilité médiocre. Quand l’allocation du capital est mauvaise, inutile de tabler sur des taux de croissance faramineux.
Les politiques monétaires accommodantes sont sans doute arrivées au bout de ce qu’elles pouvaient faire. C’est désormais aux gouvernements de prendre le relais, du moins ceux qui en ont les moyens, comme l’Allemagne, en utilisant l’outil budgétaire pour doper les investissements et l’innovation en Europe, relever le défi environnemental et remédier aux effets de la mondialisation qui a ébranlé les classes moyennes. Aux Etats-Unis, il est urgent de revenir sur une réforme fiscale inique, qui ne fait qu’entretenir des illusions sur la solidité de la croissance, alors qu’elle ne répond à aucun des problèmes du pays – infrastructures, éducation, réduction des inégalités – qui grèvent le potentiel de l’économie sur le long terme.
S’entêter dans la voie de l’argent gratuit ne va servir qu’à alimenter des bulles spéculatives qui sont en gestation. Depuis 2009, l’indice S&P 500 a été multiplié par quatre, quand les bénéfices par action n’augmentaient que de 71 % par rapport à la décennie précédente. L’échec de la poursuite de la normalisation des politiques monétaires ne fait que mener un peu plus l’économie mondiale dans une impasse susceptible de déboucher sur la prochaine crise.

Les limites/problèmes d’une politique de taux bas (P.Artus)

Alerte aux taux bas
De Patrick Artus
Après son conseil du 7 mars, la Banque centrale européenne (BCE) a annoncé qu’il n’y aurait pas de hausse des taux d’intérêt avant la fin de 2019 et qu’elle lancerait, entre septembre 2019 et mars 2021, un nouveau programme de prêts aux banques à deux ans et à des conditions favorables, dits « targeted longer-term refinancing operations » (TLTRO). La perspective dans la zone euro est donc celle de taux d’intérêt à court terme et à long terme encore extrêmement bas, et celle d’une liquidité bancaire toujours abondante – ce qui aide aussi à maintenir des taux d’intérêt bas.
La BCE ne croyait donc pas, à cette date du 7 mars, que des taux d’intérêt durablement nuls puissent avoir des effets défavorables sur l’économie, alors que la littérature récente démontre la présence de ces effets. L’absence de prise de conscience de ces risques par la BCE est inquiétante, car elle pourrait conduire à une contraction de l’économie de la zone euro, à l’inverse de l’effet recherché.
Aujourd’hui, le taux d’intervention centrale de la zone euro est à 0 %, le taux d’intérêt à dix ans moyen de 1 %. La BCE explique que cette politique va redresser l’activité de la zone euro, menacée par le Brexit, la guerre commerciale, le ralentissement chinois, la crise du secteur automobile… Des études ont pourtant fait état des effets contre-productifs de cette politique.
Le premier effet, démontré théoriquement comme empiriquement, est que les taux d’intérêt nuls affaiblissent les banques, ce qui réduit l’offre de crédit ; la courbe des taux d’intérêt plate réduit les marges d’intermédiation et les profits des banques, ce qui conduit au recul de l’offre de crédit (« Negative Nominal Interest Rates and the Bank Lending Channel », Gauti Eggertsson, Ragnar Juelsrud, Lawrence Summers et Ella Wold, NBER Working Paper n° 25416, janvier 2019).
Initialement, les taux d’intérêt très bas accroissent les fonds propres des banques en faisant apparaître des plus-values en capital sur les portefeuilles obligataires des banques. Mais, ultérieurement, les taux d’intérêt des crédits devenant trop faibles, les marges bénéficiaires des banques diminuent. La profitabilité des banques étant faible, elles ne peuvent pas prendre de risque. Le rendement du capital des banques étant faible – il était pour les banques de la zone euro de 5 % en 2018, alors qu’on peut estimer que le coût du capital en actions est de 8 % –, elles ne peuvent par attirer des prêteurs en capital, manquent de fonds propres et ne peuvent pas prêter.
Cela conduit progressivement, en Europe, à la désintermédiation du financement des entreprises et à un passage d’un financement par le crédit bancaire à un financement sur les marchés financiers.
« Entreprises zombies »
Le second effet défavorable d’un maintien durable de taux d’intérêt très bas est l’apparition et la multiplication d’« entreprises zombies », des entreprises inefficaces qui ne survivent que grâce à la baisse des paiements d’intérêts sur leur dette (« The Rise of Zombie Firms : Causes and Consequences », Ryan Banerjee et Boris Hofmann, BIS Quarterly Review, septembre 2018).
Selon cette étude, la proportion d’« entreprises zombies » dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) est passée de 1 % en 1990 à 13 % aujourd’hui, après un nombre très élevé de ces entreprises dans les pays d’Europe du Sud. L’explication la plus probable de cette hausse est la forte baisse des intérêts payés par les entreprises sur leur dette, passés de l’équivalent de 4,3 % du produit intérieur brut (PIB) de l’OCDE en 2008 à 1,5 % aujourd’hui.
Ce phénomène engendre un mécanisme très inquiétant. Si une banque est en difficulté, elle va couper le crédit à une bonne entreprise, et pas à une entreprise zombie. Car si une bonne entreprise survivra à l’interruption du crédit, ce n’est pas le cas d’une entreprise zombie : sa faillite forcerait la banque à provisionner le prêt qu’elle lui consent, donc à perdre des fonds propres. Cela montre que le maintien en vie des entreprises zombies affaiblit l’économie : il dirige vers ces entreprises peu efficaces, peu innovantes, une partie importante de l’épargne.
Enfin, troisième effet, les taux d’intérêt très bas constituent une forme de taxation des ménages épargnants. Le recul des intérêts reçus par ces ménages est considérable : il représente 0,8 % du PIB de la zone euro aujourd’hui, contre 3,4 % en 2008. Cette taxation des ménages épargnants peut avoir des effets très défavorables : découragement de l’épargne, recul de la demande de biens, de services et de logements de la part des ménages prêteurs, ce qui peut annuler l’effet positif de faibles taux d’intérêt sur l’investissement.
La Banque centrale européenne a donc ignoré les observations de la littérature économique sur les effets contre-productifs des taux d’intérêt durablement bas – affaiblissement des banques, multiplication des entreprises zombies, taxation des ménages prêteurs. Du moins jusqu’à ce que, le 27 mars, le président de la BCE, Mario Draghi, évoque tout à coup les effets négatifs… sur les seules banques. Mais il est bien tard.
Patrick Artus est chef économiste de la banque Natixis et membre du Cercle des économistes

Réduire les inégalités intra-européennes, les instruments de l’Europe sociale (Le Monde)

L’argent européen pour limiter les fractures territoriales
Cécile Ducourtieux
(Bruxelles, Bureau Européen)
En France, le grand public n’en a pas toujours conscience et les élus nationaux en font très peu la publicité. Pourtant, combler les disparités territoriales fait partie des priorités bruxelloises. Avec la politique agricole commune (PAC), la « politique de cohésion » constitue l’une des composantes principales du budget de l’Union européenne (UE). Des centaines de milliards d’euros y sont consacrées : 352 milliards sur la période 2014-2020, soit un tiers du budget communautaire sur cette période.
Cette cohésion s’exerce au travers de trois fonds : le fonds européen de développement régional (Feder), le fonds social européen (FSE) et le fonds de cohésion proprement dit.
Le Feder concentre ses interventions sur l’innovation, le numérique, la transition énergétique ou le soutien aux petites et moyennes entreprises. Le fonds social européen cible le soutien à l’emploi, à la mobilité, à la formation, et la lutte contre la pauvreté.
Quant au fonds de cohésion, il est destiné aux Etats dont le revenu national brut (RNB) par habitant est inférieur à 90 % de la moyenne de l’Union européenne.
Le 2 avril, par exemple, la Roumaine Corina Cretu, la commissaire chargée des fonds régionaux, a confirmé que l’UE venait de débloquer 4 milliards d’euros pour financer 25 importants projets de « cohésion ». Parmi eux, un pipeline de 182 km de long devant relier la Grèce à la Bulgarie, la modernisation des lignes de train entre Prague et Pilsen, en République tchèque.. Quelque 84 millions d’euros iront à l’agrandissement d’une université en Thuringe (Allemagne), presque 100 millions d’euros serviront à renforcer la connexion électrique entre le Pélonopèse et la Crète.
Rudes négociations à venir
Toutes les régions de l’UE (elle en totalise 274, comptant de 800 000 à 3 millions d’habitants) peuvent bénéficier de la politique de cohésion. Mais pas dans les mêmes proportions. La priorité a été logiquement donnée aux régions en retard de développement. Sur la période 2014-2020, plus de la moitié du budget (182,2 milliards d’euros) est allée aux régions les moins développées, dont le produit intérieur brut (PIB) est inférieur à 75 % de la moyenne des Etats membres.
Quelque 35 milliards d’euros ont été alloués aux régions en transition, dont le PIB est compris entre 75 % et 90 % de la moyenne communautaire. Les régions les plus développées, affichant un PIB représentant plus de 90 % de la moyenne communautaire, ont reçu 54 milliards d’euros.
Si cette politique a énormément profité aux régions des pays nouvellement arrivés dans l’UE, elle est aujourd’hui remise en cause par certains Etats du Sud ou de l’Ouest. Ils réclament une réorientation des fonds, estimant que le rattrapage est largement effectif à l’est. Ils suggèrent aussi qu’ils soient en partie conditionnés au respect de l’Etat de droit ou à l’accueil des migrants. La négociation des enveloppes pour le budget pluriannuel 2021-2027 a à peine commencé, mais elle promet d’être très rude.
%d blogueurs aiment cette page :