Dette record des entreprises privées (Les Echos)

La dette des entreprises françaises atteint des niveaux record

Guillaume Benoit Le 14/03 à 07:15

L’endettement brut des entreprises françaises dépasse 4.000 milliards d’euros, soit 175 % du PIB, du jamais vu selon S&P Global Ratings. Pour l’instant les risques sont réduits, mais attention à la remontée des taux.Guillaume Benoit

C’est une exception en Europe. Alors que sur le reste du continent, les entreprises ont eu tendance à réduire leur endettement (*), celui des sociétés françaises a explosé. Selon les chiffres de S&P Global Ratings, la dette brute totale des entreprises françaises dépassait 4.000 milliards d’euros à la mi-2018. Elle atteint 175 % du produit intérieur brut, contre 135 % il y a 10 ans, lorsqu’a éclaté la crise financière. Un niveau d’endettement qui préoccupe aussi la  Banque de France , qui avertissait en décembre, de risques de liquidité et de défaut pouvant s’accroître au cours des prochains mois.

Coûts très bas

Cette fringale de dette s’explique en grande partie par les coûts de financement très bas. « Le taux d’intérêt moyen des prêts accordés aux sociétés non financières s’est élevé à 1,56 % en 2018, son plus bas historique », notent les analystes de S&P. Autre moteur de l’endettement : les opérations de fusions-acquisitions stratégiques. Air Liquide a doublé sa dette en 2017 pour racheter son concurrent américain Airgas. Et Sanofi a vu son endettement grimper à 25 milliards d’euros en 2018, après avoir réalisé 13 milliards d’euros d’acquisition.

Depuis, le mouvement ne s’est pas inversé. Les conditions de marché très favorables en début d’année ont notamment poussé les entreprises  à se ruer sur le marché obligataire . Et la course à l’endettement devrait se poursuivre, alors que les dernières décisions de la Banque centrale européenne  devraient limiter à moyen terme tout risque de hausse des coûts d’emprunts tant pour les crédits bancaires que pour les financements de marchés.

Multinationales et sociétés publiques

Si toutes les catégories d’entreprises ont participé au mouvement, « l’augmentation de leur endettement est principalement le fait des multinationales françaises et des sociétés publiques » souligne S&P.

EDF a ainsi vu passer sa dette de 28 à 63 milliards d’euros entre 2007 et 2017. Et SNCF Réseau de 28 milliards à plus de 55 milliards. Les secteurs du luxe et de la consommation, de l’automobile ou de l’immobilier, notamment, ont également connu une forte hausse de leur dette. LVMH, qui vient de lever 1 milliard d’euros sur le marché obligataire, affichait ainsi en 2017 une dette de 12 milliards d’euros, le double de son niveau en 2007. Celle de Renault est passée de 30 à 50 milliards sur la période.

Contrastant avec l’inquiétude affichée par la Banque de France, S&P se montre optimiste sur la solidité des entreprises françaises. Notamment parce que les fonds levés en France ont été très souvent utilisés pour financer leurs filiales situées à l’étranger, qui n’avaient pas accès à des conditions aussi favorables. Si l’on retire les prêts intragroupe, l’endettement des sociétés françaises se « limitait » à 90 % du PIB en 2017. L’agence constate en outre qu’ils ont servi à des investissements en France et à l’étranger, ces derniers s’étant révélés très rentables. Un avantage contrebalancé par le fait que les entreprises sont particulièrement exposées aux risques de change et de taux d’intérêt hors zone euro.

Risque de taux

Une grande partie des ressources financières obtenues est restée sur le bilan des entreprises sous formes de cash, leur donnant ainsi un matelas de liquidité suffisant pour faire face à leurs échéances. Conclusion de S&P : les défauts de paiement devraient rester limités, et l’endettement des entreprises n’aura a priori pas d’impact sur la note souveraine de la France. Avec un bémol de taille cependant : la situation ne sera tenable que si la hausse des taux d’intérêt est progressive.

(*) Prêts bancaires et obligataires des grandes et petites entreprises

@gb_eco
Publicités

Google vs UE (Le Monde)

Google de nouveau sanctionné à Bruxelles
Cécile Ducourtieux Et Alexandre Piquard (À Paris)
Le géant américain s’est vu infliger 1,49 milliard d’euros d’amende par la Commission pour abus de position dominante. C’est la troisième fois que l’institution le condamne
BRUXELLES – bureau européen
Et de trois. Mercredi 20 mars, la Commission européenne a sanctionné Google d’une nouvelle amende pour abus de position dominante : 1,49 milliard d’euros. Cette fois-ci, la décision concerne AdSense for Search, un système de publicité contextuelle du leader mondial de la recherche en ligne.
Google a cherché à « empêcher » l’essor de ses rivaux, a expliqué la Commissaire européenne à la concurrence, la Danoise Margrethe Vestager, à l’occasion d’une conférence de presse. Les deux précédentes sanctions visaient le système d’exploitation Android, qui équipe smartphones et tablettes, et le comparateur de prix Google Shopping.
« Entre 2006 et 2016, Google a eu un comportement illégal avec AdSense for Search », a estimé Mme Vestager. Ce service permet à tous types de sites Web d’installer sur leurs pages un moteur de recherche de Google qui, quand un internaute tape un mot-clé, affiche des liens de publicité contextuelle. Si le visiteur clique sur ces liens, Google et le site qui affiche AdSense for Search sont rémunérés.
Le problème, selon la Commission, est que Google a limité artificiellement la possibilité, pour les sites, d’utiliser des services d’affichage de publicités contextuelles concurrents : d’abord, le géant de la recherche en ligne a imposé, dans ses contrats, « l’exclusivité » de son service, de 2006 à 2009. Puis il a exigé que les partenaires affichent « un minimum de liens publicitaires » d’AdSense for Search et lui réservent « les meilleurs emplacements ».
« Un cercle vicieux »
Pour répondre à ces accusations, Google a procédé à certains ajustements et a « mis fin à ces clauses en 2016 », a noté Margrethe Vestager. « Mais le marché publicitaire est régi par de puissants effets de réseau, qui favorisent les acteurs ayant la plus grande taille. Les clauses de Google ont créé un cercle vicieux », a jugé la commissaire. Celle-ci a reconnu que le marché de l’intermédiation publicitaire avait, pour Google, une valeur limitée et en décroissance, mais a rappelé qu’il le dominait à plus de 70 %.
Jusqu’au bout, Margrethe Vestager a placé son mandat, qui se termine théoriquement fin octobre, sous le signe des sanctions spectaculaires. En juillet 2018, elle avait déjà infligé à Google une amende record de 4,34 milliards d’euros en raison de « pratiques illégales » favorisant, sur son système d’exploitation Android, son moteur de recherche et son navigateur. Un an plus tôt, elle avait frappé un grand coup en décidant d’une amende de 2,42 milliards d’euros – la toute première de cette importance – car Google Shopping était accusé de défavoriser les autres comparateurs de prix.
Avec Google Shopping, AdSense est l’un des premiers services de Google à avoir attiré l’attention de l’institution communautaire, dès 2009, en raison de plaintes de concurrents. A l’époque, le commissaire chargé de la concurrence, l’Espagnol Joaquin Almunia, avait opté pour une négociation avec Google. Le géant américain avait proposé une série de modifications, jugées cependant insuffisantes. En arrivant à Bruxelles, Mme Vestager a privilégié une approche radicalement différente : la manière forte et les lourdes amendes. Google a certes interjeté appel des deux premières auprès de la Cour de justice de l’Union européenne, mais il se garde désormais de contester trop frontalement les sanctions.
On sent presque une lassitude chez les dirigeants du groupe, qui aimeraient en finir avec ces enquêtes et la pression médiatique qu’elles entretiennent. « Des marchés prospères sont dans l’intérêt de tous », a plaidé Kent Walker, vice-président responsable des affaires internationales chez Google, dans un post de blog publié juste avant la décision de Mme Vestager. « Chaque année, nous appliquons des milliers de modifications à nos produits, encouragés par le retour d’expérience de nos partenaires et de nos utilisateurs. Ces dernières années, nous avons aussi modifié Google Shopping, notre système de licences d’applications mobiles, ou AdSense en réponse directe aux préoccupations de la Commission », a-t-il ajouté.
Politique ferme
Est-ce une manière d’apaiser l’ire des plaignants, qui restent vigilants ? Ou de préparer le terrain politiquement au changement de Commission – et de commissaires – qui devrait résulter des élections européennes du 26 mai ? Mercredi, M. Walker a promis que, « dans les prochains mois », Google offrirait plus de choix à ses utilisateurs. « Nous allons commencer à demander aux utilisateurs de nos appareils Android en Europe quels navigateurs et moteurs de recherche ils souhaitent choisir ». Sur Google Shopping, le groupe teste une nouvelle mise en page proposant des liens directs vers d’autres comparateurs de prix.
« Ce sont des développements positifs. C’est une bonne nouvelle que Google renforce ses efforts », a salué Margrethe Vestager. Mais la commissaire s’est servie des changements effectués par l’entreprise pour justifier sa politique ferme : en juin 2018, seulement 30 % des cases de l’espace Google Shopping montraient un concurrent du service de Google, contre 75 % aujourd’hui, s’est-elle félicitée. La part des clics générés vers des services rivaux serait, elle, passée de 6 % à 40 %.
Si Google est prudent, c’est que les dossiers politiques et réglementaires sont loin d’être clos. Outre les débats en cours sur la fiscalité du numérique, Mme Vestager a confirmé qu’elle allait « se pencher dans le détail » sur deux autres services de Google : ses moteurs de recherche d’annonces d’emploi et de commerces de proximité. La commissaire a aussi dit attendre « très bientôt » un rapport commandé à trois experts sur l’impact du numérique.
L’enjeu est politique. L’importance du thème de la régulation des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) dans la campagne des européennes et le résultat des élections donneront des indications sur la suite. D’autant plus que Mme Vestager, qui a nié mercredi être hostile aux entreprises technologiques américaines, devrait être candidate pour remplacer Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission.
Interrogée sur la « politisation » de son action et la compatibilité de sa fonction de commissaire avec sa candidature aux européennes, l’intéressée a répondu que les règles de la concurrence étaient « transparentes » et qu’elle espérait, par son action, « amener des gens à voter » pour combattre la forte abstention. Un discours de campagne.

Un GIEC pour le progrès social (M.Fleurbaey)

Un Giec pour le progrès social

Par Sonya Faure et Simon Blin (mis à jour à )

Trois cents chercheurs internationaux lancent un manifeste avec des recommandations pour une société plus juste et démocratique.

Les gilets jaunes ont replacé la question sociale au centre du jeu politique. Dès lors, comment hâter un nouvel ordre social, plus juste et solidaire ? Comment faire advenir une ère postpopuliste ?

C’est l’objectif d’un ambitieux Panel international sur le progrès social pour le XXIe siècle (le Pips), qui publie le résultat de ses recherches : un rapport de 22 chapitres et 800 000 mots d’une part (Rethinking Society for the 21st Century, Presses universitaires de Cambridge) et un Manifeste pour le progrès social (La Découverte), ouvrage destiné au grand public (quoiqu’un peu fastidieux), d’autre part.

Lancé en août 2015 à Istanbul, pensé sur le modèle du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le Pips a synthétisé les travaux de milliers de chercheurs et fait aujourd’hui autorité sur la question. Il réunit 300 chercheurs internationaux, économistes, sociologues, juristes, philosophes ou architectes, parrainés par un comité présidé par Amartya Sen (Prix Nobel 1998).

Estimant un peu hardiment avoir fait «la synthèse de ce que pensent les chercheurs en sciences sociales aujourd’hui», selon l’expression de Marc Fleurbaey, professeur d’économie à l’université de Princeton (Etats-Unis) qui a dirigé le manifeste, ils posent le constat d’une époque paradoxale : la pauvreté a globalement diminué, la santé s’est améliorée, la démocratie a progressé. Mais les inégalités ont crû partout dans le monde, et le «capital naturel» est malmené. «Volontariste», «pragmatique», le manifeste fait aussi des recommandations pour infléchir la précarité, endiguer le pouvoir exorbitant qu’ont pris les multinationales sur les marchés, comme en politique, et revivifier une démocratie représentative usée.

Si celles-ci restent parfois au stade des grands principes (former les individus tout au long de leur vie, inciter la création de start-up tout en luttant contre «l’uberisation» du travail…), c’est sans doute qu’il n’est pas simple de synthétiser les travaux de 300 chercheurs issus de disciplines et de continents différents. Mais aussi parce que le manifeste assume reposer sur des valeurs «œcuméniques», «inclusives», proches des objectifs de développement durable de l’agenda 2030 des Nations unies : rendre à chacun une égale dignité. Progressistes, humanistes, libérales (Sen, Keynes et Rawls sont les trois grands auteurs cités). «On ne peut se passer du marché, on peut aller au-delà du capitalisme», proclame le manifeste.

Suggérant d’abandonner la vieille opposition Etat versus marché, les chercheurs invitent à s’appuyer sur l’entreprise privée, sur un «Etat émancipateur», plutôt que sur un Etat-providence et sur l’individu, qu’il soit citoyen-militant ou entrepreneur éclairé. Individualiste, le progrès social version Pips ? Marc Fleurbaey s’en défend. Seulement, explique-t-il, «nous ne vivons plus dans des oppositions de classe, mais dans des coalitions variées, difficilement lisibles, comme le montrent les gilets jaunes. Nous proposons aux gens de peser sur les leviers d’action qu’ils ont : l’entreprise qu’ils ont créée, un statut de salarié amélioré». Passage en revue (lire ci-contre) de quelques-unes des recommandations du manifeste.

 Démocratiser les entreprises

Les entreprises sont les acteurs clés de la nouvelle société pensée par les 300 scientifiques du Panel international sur le progrès social (Pips). Mais «l’organisation traditionnelle de l’entreprise privée est anachronique, à l’âge de l’«égale dignité» et de la démocratie», pointe le livre. Les auteurs du rapport conseillent de lancer un «mouvement de libération des entreprises». Au-delà du slogan, il s’agit selon l’économiste Fleurbaey de réformer leur finalité comme leur gouvernance. «Le capitalisme leur a donné un pouvoir exorbitant sur les marchés mais aussi sur le système politique. Or elles sont aujourd’hui les lieux parmi les moins démocratique s du monde.» Il faut cesser d’en faire des «êtres» aux pouvoirs exorbitants. C’est ce qu’a fait le droit moderne en considérant l’entreprise comme un «individu artificiel» (la fameuse «personne morale») et lui donnant «une existence indépendamment de ses membres». Le principe de«responsabilité limitée», grâce auquel les actionnaires ne peuvent être tenus pour responsables des dettes d’une société, doit être abrogé ou réformé. Il faut ensuite «briser le mythe selon lequel les entreprises appartiennent aux actionnaires». La gouvernance de l’entreprise doit s’ouvrir aux parties prenantes la composant : actionnaires, salariés, clients, fournisseurs, communauté locale. «On pourrait ainsi imaginer des conseils d’administration composés de trois collèges – apporteurs de capitaux, travailleurs, autres parties prenantes – qui éviteraient le face-à-face salariés-actionnaires et permettraient des alliances plus souples en fonction des sujets abordés», tente Fleurbaey. Le rapport insiste sur la piste américaine des benefit corporations (B-Corp), qui adossent leur valeur, non pas seulement à celle de leur action, mais aussi à leur impact environnemental ou aux collectivités qui les entourent.

«Etat émancipateur»

C’est l’un des outils conceptuels phares du rapport du Pips. L’Etat-providence version sociale-démocrate serait, au goût du collectif de chercheurs, trop centralisé et ne s’attaquerait pas assez au déséquilibre structurel de l’économie capitalistique. «En Europe, en France notamment, il a certes permis que les inégalités restent à un niveau tolérable», admet l’économiste Marc Fleurbaey. Mais le Pips préconise sa mutation vers une forme plus émancipatrice, soit un «Etat émancipateur», pivot de l’autonomisation des individus«qui implique le droit de tout un chacun à contrôler sa vie et à prendre part, grâce à un niveau d’éducation et d’information suffisant, aux décisions qui l’affectent dans les différents groupes, associations, communautés et organisations dont il fait partie». Il s’agirait moins pour lui de redistribuer des ressources pour compenser les chocs du marché après coup – moins d’«assistance», donc – que de garantir plus de «droits au pouvoir, au statut et au savoir dans toutes les institutions dans lesquelles les individus sont impliqués» en amont. Cet Etat émancipateur constituerait, selon le Pips, l’acteur clé afin de «réencastrer» l’économie dans des institutions de solidarité à l’échelle nationale. Une formule empruntée au Hongrois Karl Polanyi, laquelle suggérait que l’économie de marché devait être réinsérée dans des mécanismes sociaux d’assurance après avoir été libérée de l’emprise des communautés traditionnelles au XIXe siècle. «L’Etat-providence s’était d’abord donné pour mission de s’occuper des perdants du système. Puis il a voulu préparer les individus à la compétition économique – c’était la vision de Tony Blair, inspiré par le sociologue Anthony Giddens,reprend Marc Fleurbaey. Désormais, nous arrivons dans un troisième âge où l’Etat doit changer les règles du jeu social et économique, favoriser la coopération plutôt que la compétition.»

Progrès technique sans fatalité

D’abord, en finir avec le fantasme d’un monde où les robots remplaceraient les humains. «Le progrès technique a toujours fasciné, et ses effets sont souvent exagérés, prévient Marc Fleurbaey. Nos experts le disent à nouveau : les innovations ne vont pas faire disparaître le travail. Mais sa recomposition va être très compliquée à gérer.» Afin de parer la vague d’innovation à venir sur le travail manuel et l’autonomisation des métiers de la classe moyenne, le Pips plaide pour l’instauration d’une formation tout au long de la vie et d’un revenu universel garanti.

Seconde idée reçue contre laquelle il faudrait se prémunir : «Le progrès technique n’est pas une donnée exogène sur laquelle nous ne pourrions pas agir, note Fleurbaey. Il est au contraire largement lié aux incitations. Il peut être dirigé, dompté.»

L’augmentation des inégalités et les dysfonctionnements ne sont pas des conséquences inévitables des transformations technologiques.Le progrès technique, ce n’est pas seulement un inventeur génial dans son labo, c’est aussi des innovateurs qui appliquent leur découverte et la diffusent. Si un Etat choisit d’alléger la taxation du travail (en compensant par la taxation des situations de rente ou de monopole) et d’alourdir celle de la pollution induite par une entreprise, l’innovation ciblera plutôt les technologies moins polluantes que celles qui réduisent la main-d’œuvre. Et si, dans l’entreprise idéale qu’appelle de ses vœux le Pips, les caissières ont le droit de vote au sein du conseil d’administration, «il y a fort à parier que les emplois supprimés par l’installation de caisses automatiques seront redéployés pour assurer une présence humaine dans les rayons, plus en phase avec le service attendu par les clients»,illustre Marc Fleurbaey.

Nouveaux niveaux de participation

Parier sur la sagesse du peuple ou s’en remettre aux élus ? Ce vieux débat est relancé depuis que le mouvement des gilets jaunes a fait du référendum d’initiative citoyenne (RIC) sa revendication première en vue d’améliorer la participation des Français à la vie politique. Comment dépasser l’opposition simpliste entre démocratie représentative, «dans laquelle l’influence des riches n’est peut-être pas la meilleure solution pour satisfaire les désirs du corps politique»,et démocratie directe, trop vite instrumentalisée par les populistes ? C’est l’un des objets d’étude du Pips. Qui milite pour «une démocratie délibérative participative», où représentants et citoyens «n’interagiraient plus seulement pendant les élections mais lors de procédures de décision aux modalités similaires au travail parlementaire». Et de citer l’exemple du budget participatif, inauguré au forum de Porto Alegre en 1989, vanté pour«sa capacité à engendrer une distribution plus équitable des biens publics et améliorer les niveaux de participation au sein des groupes les plus défavorisés».

Une autre formule intéressante vient d’Europe cette fois : la création d’organisations autonomes dédiées à la participation publique (cf. le Teknologiradet, conseil danois de la technologie supervisé par le ministre des Sciences, des Technologies et du Développement, qui diffuse de l’information technique et scientifique sur des domaines technologiques). Ou la Commission nationale du débat public (CNDP) en France, dont beaucoup ont découvert l’existence ces dernières semaines puisque c’est elle qui doit organiser le grand débat promis par le président Emmanuel Macron. Le Conseil délibératif ou les Conférences nationales publiques sont d’autres structures de débat à exploiter pour répondre aux enjeux de bien-être social.

Les médias, un bien commun

Si les auteurs du rapport Pips donnent un rôle pivot au marché et à l’entreprise privée, ils considèrent aussi que certains secteurs clés doivent être nationalisés. Mais pas forcément «à l’ancienne», façon social-démocratie des années 50. Prenez les médias sociaux. «L’accès à l’information est aujourd’hui d’une importance majeure dans nos sociétés. Au fond, Facebook a un rôle de service public», note l’économiste Marc Fleurbaey. Et les exemples n’ont pas manqué, ces dernières années, pour démontrer à quel point la gestion de ce «service public» par une entreprise privée pose des enjeux démocratiques majeurs. Passer les médias sociaux sous le contrôle des Etats n’est pas une solution meilleure, prévient-il. «Il faut donc combiner des financements publics et participatifs, et garantir un contrôle des médias par la société civile, préservée à la fois d’une domination de l’Etat et d’un détournement par les groupes privés. Des associations, des ONG pourraient, au sein d’institutions indépendantes, jouer un rôle de consultation, tout cela devant être adapté à chaque situation locale.»

Même tarif pour les médias classiques, journaux ou télévision. Mécanismes de «certification», organes indépendants administrés par des citoyens… les auteurs du Pips ouvrent des pistes pour garantir l’indépendance des médias comme l’accès de tous à la production de l’information, «spécialement les minorités et les groupes sociaux les plus désavantagés».

Réformer ce domaine implique de reconsidérer les infrastructures médiatiques, leur gouvernance et régulation, comme un bien commun,«ce qui est difficilement compatible avec le modèle standard de l’industrie du secteur, mû par la demande des consommateurs et les revenus publicitaires», concède le Pips.

Sonya Faure , Simon Blin

Contenus sponsorisés
%d blogueurs aiment cette page :