Faut-il mener une consolidation fiscale rapide ? (O.Blanchard / BSI economics)

« Le coût des dettes publiques excède probablement leurs bénéfices. Mais, dans des économies importantes comme les Etats-Unis, et dans un contexte de taux d’intérêt durablement inférieurs au taux de croissance de l’économie, ce coût demeure modéré et des dettes publiques aussi élevées que la dette japonaise peuvent demeurer soutenables.

D’autres risques peuvent émerger notamment dans des économies vulnérables à des mouvements rapides de capitaux ou dans une union monétaire. Cela suggère que la consolidation fiscale, c’est à dire la réduction de la dette publique, est un objectif légitime de politique économique. Toutefois, il n’y aurait pas de gain évident à une consolidation fiscale trop forte et trop rapide. »

http://www.bsi-economics.org/987-hausse-dette-pub-rejouir-ea?fbclid=IwAR3rc2S8esRR1YnV-RHfvOWo3AGoxS-T10Qq7f25Ju_u61sOzybRZfRnq0o

Patrimonialisation et impôt sur les successions (Le Monde)

Le Monde daté du 19 mars 2019
ÉCONOMIE | CHRONIQUE
Le tabou de l’« impôt sur la mort »
Par Jean-Michel Bezat
Qu’il est difficile de lever le tabou d’une hausse de la taxation de l’héritage, cet « impôt sur la mort » qui réunit les Français dans un rejet quasi unanime ! A l’exception de rares groupes Facebook de « gilets jaunes », ce sujet explosif a été absent du grand débat national qui s’est achevé le 15 mars. Et, pourtant, quoi de plus révolutionnaire que cet impôt créé en 1791 ? Quoi de plus justifié qu’une réforme au moment où la transmission du patrimoine – plus que les revenus – creuse les inégalités de richesse ?
Ce n’est pas faute d’avoir assisté depuis janvier à un grand déballage fiscal. Y compris au sein de La République en marche (LRM), qui veut corriger l’effet désastreux de la suppression de l’ISF. Quelle que soit la mesure proposée – impôt sur le revenu, TVA, fortune immobilière ou niches fiscales –, il fallait le plus souvent « faire payer les riches » ou les très riches. Mais point d’augmentation des droits de succession en vue. Sitôt évoquée, sitôt flinguée par Emmanuel Macron.
Alors délégué général de LRM, Christophe Castaner avait suggéré « une réflexion sans tabou », qui lui valut cette réplique du président : « On a demandé des efforts aux retraités. Maintenant, arrêtez de les emmerder ! » Lorsque le laboratoire d’idées « progressiste » Terra Nova a préconisé une refonte rapportant 3 milliards d’euros (coût de la suppression de l’ISF), il a fait savoir qu’« il n’y a pas de réflexion en cours ». Et quand Stanislas Guerini, patron de LRM, est revenu à la charge début mars, l’Elysée l’a dissuadé d’inscrire ce brûlot dans sa contribution au grand débat.
C’est que les sondages sont sans appel : plus de huit Français sur dix rejettent tout relèvement des droits de succession, le plus impopulaire des impôts. Mais s’ils savaient… Tout le monde n’est pas Johnny Hallyday. Plus de 85 % des héritiers de droit direct (grands-parents, parents, enfants) y échappent, l’héritage moyen étant inférieur à l’abattement de 100 000 euros. L’imposition moyenne n’est que de 5 % sur la masse transmise et le taux marginal de 45 % ne s’applique qu’au-delà de 1,8 million. En bonne logique, une réforme de justice fiscale pourrait même étendre le nombre d’héritiers y échappant.
Débats enflammés au XIXe siècle
Les Français ignorent aussi que la répartition du patrimoine est plus inégalitaire que celle des revenus du travail. Et plus « immorale », puisque l’héritage ne récompense ni le mérite ni le risque, tout en contribuant à l’écart croissant des richesses : en 1970, les deux tiers de celles-ci provenaient de l’épargne accumulée par le travail et un tiers des successions ; la part de l’héritage dépasse désormais 50 %. Les 10 % les plus aisés concentrent la moitié du patrimoine transmis quand près de 40 % des Français n’héritent de rien.
Au XIXe siècle, la question de l’héritage était centrale et donnait lieu à des débats enflammés entre économistes, philosophes et politiques. Après la seconde guerre mondiale, ils ont presque disparu de la scène publique avec la forte baisse de l’imposition successorale dans les pays développés, où elle représente moins de 1 % des recettes fiscales (1,3 % en France), constate l’économiste André Masson dans un article de la Revue de l’OFCE (no 156, 2018). Et en France, la dîme n’est pas confiscatoire.
La question de l’héritage est pourtant redevenue urgente. Il y a quarante ans s’est mis en branle un mécanisme qui conduit à une société d’héritiers. Dopé par la financiarisation de l’économie et la bulle immobilière, le flux successoral est passé de 52 milliards d’euros en 1980 à 237 milliards en 2015. Il gonflera encore avec la disparition progressive des baby-boomers, amplifiant les ruptures entre générations et au sein d’une même génération.
A la différence de la fin du XIXe siècle, âge d’or des rentiers, ou des années 1950-1960, où l’on héritait vers 40 ans, la société d’héritiers « risque d’être dominée par des retraités », note Terra Nova. Or, ils préfèrent le confort de la pierre, des livrets d’épargne et de l’assurance-vie aux produits tournés vers l’initiative économique, comme les actions. Un comportement « à rebours des intérêts de la création de richesses » et qui plaide, selon nombre d’économistes, pour une transmission plus rapide par donations.
L’inquiétante dérive en cours va aussi creuser les inégalités de naissance. « Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus », cinglait le valet de Beaumarchais dans Le Mariage de Figaro. C’était quelques années avant la Révolution. M. Macron pourrait reprendre la critique de Figaro contre les nobles. N’assure-t-il pas « préférer le risque à la rente » ? Ignore-t-il que le poids croissant de l’héritage est un symbole du « monde ancien » qu’il prétend transformer ? Que cette tendance est contraire à l’esprit de son projet, qui repose sur le développement des capacités de chacun ?
Le président avance pourtant prudemment sur un sujet où il n’a fait aucune promesse de campagne. Pourquoi relancer d’inutiles polémiques en durcissant une fiscalité dont tout le monde s’accommode ? « Toucher à l’héritage, c’est comme toucher à la famille », dit l’adage. Cette vision ancrée dans l’opinion – même chez ceux qui ne reçoivent rien – avait permis à Nicolas Sarkozy de se montrer généreux pour les héritiers, avant que François Hollande ne revienne sur une partie des avantages octroyés.
L’alliance des familialistes et des néolibéraux, qui veille au statu quo, se renforcera avec la patrimonialisation de la société. Pour être acceptée, une réforme ne devra pas être perçue comme une attaque des valeurs de la famille, dont la fonction historique est de transmettre le patrimoine. On peut toujours rêver d’un monde où le surcroît de recettes financerait par exemple un petit pécule de départ versé à tous à 18 ans. Sans trop d’illusions : l’impôt sur l’héritage restera longtemps l’angle mort de la fiscalité française.

Emballement du crédit privé en France (Le Monde)

Le Monde daté du 20 mars 2019
Le crédit s’emballe, la France s’inquiète
Élise Barthet et Véronique Chocron
L’endettement du secteur privé a atteint 133 % du PIB au troisième trimestre 2018
Rien n’arrête plus les banques françaises dans leur distribution effrénée de prêts, aux particuliers comme aux entreprises. Le crédit constitue un moteur essentiel de la croissance, mais la surchauffe a rendu les autorités françaises vigilantes. L’endettement du secteur privé non financier a en effet atteint 133,3 % du produit intérieur brut (PIB) au troisième trimestre 2018 (59,2 % pour les ménages et 74,1 % pour les entreprises), un taux supérieur à la moyenne de la zone euro, et notamment à celui de l’Allemagne.
La France a donc décidé, pour la deuxième fois en moins d’un an, de mettre le holà. Sous des aspects complexes, l’affaire est simple. Le Haut Conseil de stabilité financière (HCSF), l’instance chargée de limiter les risques du système financier, présidée par le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a annoncé lundi 18 mars que les banques devraient constituer un matelas supplémentaire de capital pour leurs activités de crédit en France. Un outil déjà utilisé en juin 2018, pour les mêmes raisons : éviter que le crédit ne cavale trop vite.
Exception française
Ce dispositif, affublé du nom barbare de « coussin de fonds propres contracyclique », va donc être gonflé. Un « coussin » de 0,25 % avait été décrété en juin, qui venait s’ajouter au ratio de solvabilité exigé par les régulateurs, sans que la mesure n’entraîne de ralentissement du crédit. Le HCSF vient de décider de porter le « coussin » à 0,5 %. Les banques disposeront de douze mois, à compter du 2 avril, pour se conformer à cette nouvelle exigence.
Les autorités ne veulent toutefois pas dramatiser le recours à cet « instrument de précaution ». « Il ne doit pas amener les banques à restreindre le crédit, mais il les prépare à un retournement du cycle financier, qu’un Brexit chaotique par exemple pourrait déclencher. Dans ce cas, le Haut Conseil relâchera immédiatement le coussin », souligne une source proche du HCSF. Les établissements pourront alors mobiliser cette réserve de capital pour maintenir leur offre de crédit, notamment aux PME, plus dépendantes que les grands groupes du financement bancaire.
Les banques françaises disposant de marges de sécurité en matière de fonds propres, aucune ne devrait avoir à chercher du capital supplémentaire pour constituer son « coussin ». Les établissements ont toutefois réagi vertement. Dans un communiqué publié lundi soir, la Fédération bancaire française (FBF) a pointé « une mesure visant à limiter le développement du crédit en France », dans un contexte de croissance ralentie. Une décision que « les banques françaises ne comprennent pas, (…) qui n’est pas cohérente avec la politique monétaire de la Banque centrale européenne [BCE], qui soutient le financement de l’économie grâce à la distribution de liquidités sur les marchés à des taux particulièrement bas ».
« Il n’y a pas d’emballement du crédit en France, car qui dit emballement dit bulle, réagit un banquier. Par exemple, pour les particuliers, si on met de côté quelques quartiers parisiens, on ne constate pas de bulle spéculative immobilière en France. »
Mais ce ne sont pas les prêts immobiliers qui inquiètent le plus les autorités françaises. L’endettement des entreprises a atteint en 2018 un niveau record. D’après l’agence de notation S&P Global Ratings, son montant avoisinait à la mi-2018 les 4 000 milliards d’euros toutes sources confondues (banques, obligations, etc.), soit près de 175 % du PIB. Si on exclut de ce gros bloc les prêts entre maisons mères et filiales, l’endettement global atteint à peu près 90 % du PIB. C’est beaucoup plus que ce qu’on peut observer en Allemagne, en Italie ou en Espagne, où les sociétés se sont surtout efforcées, depuis la crise, d’assainir leur bilan.
Comme le soulignait la Banque de France fin janvier, le seul crédit bancaire aux entreprises a progressé de 6,1 % sur un an, alors que la dynamique générale de l’économie, elle, n’a pas dépassé 1,5 %. Cette frénésie tient en grande partie à la faiblesse du taux d’intérêt moyen des prêts. Ce dernier s’élevait en 2018 à 1,56 %, « un plus bas historique », selon S&P Global Ratings, lié à la politique monétaire expansionniste menée par la BCE.
Mais l’endettement des entreprises ne repose pas intégralement sur le crédit bancaire. Depuis la crise, les sociétés en mal d’argent se sont massivement tournées vers le marché obligataire. Là, elles peuvent lever des fonds en émettant directement de la dette auprès des investisseurs. En 2017, les entreprises françaises sont allées y chercher près du tiers de leur financement. Un recours qui concerne moins les petites et moyennes entreprises (PME) que les grands groupes et certaines entreprises de taille intermédiaire (ETI).
L’exception française en matière de niveau d’endettement provient en effet « majoritairement des mêmes entreprises, lesquelles s’endettent et accumulent conjointement des liquidités », remarquait l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) dans sa note de conjoncture de décembre 2017. « Il s’agit plutôt de grandes entreprises, situées dans le secteur manufacturier et représentant des têtes de groupe. »
A quoi leur servent ces fonds engrangés grâce au crédit et au marché ? A financer le développement des sociétés et notamment les investissements à l’étranger des fleurons tricolores. Pour ces derniers, « l’objectif est de rester global et de consolider leurs positions, explique Nicolas Baudouin, analyste chez S&P Global Ratings. C’est pour cela, par exemple, que Sanofi a investi l’an dernier près de 13 milliards d’euros dans le rachat d’entreprises innovantes en biotechnologie ». L’endettement des banques, compte tenu de la nature de ces investissements, n’est pas « alarmant ».

Gouvernance de l’entreprise et croissance (B.Segrestin)

Blanche Segrestin « Faire le pari de l’investisseur éclairé n’est plus tenable »
Propos Recueillis par Antoine Reverchon
Pour que les entreprises puissent continuer à financer les innovations qui rendront notre monde meilleur, elles doivent être juridiquement protégées contre le court-termisme des actionnaires, plaide la professeure de gestion « Raison d’être », « mission », « responsabilité sociale et environnementale »… La redéfinition du statut juridique des sociétés envisagée par la loi Pacte provoque la polémique
ENTRETIEN
La loi Pacte (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises) est actuellement en seconde lecture à l’Assemblée nationale, après son vote au Sénat.
Elle prévoit, entre autres, une transformation de la définition juridique de la « société ». Professeure de gestion à Mines ParisTech, Blanche Segrestin explique les implications de cette réforme pour les entreprises. Elle codirige, avec Armand Hatchuel, la chaire « Théorie de l’entreprise. Modèles de gouvernance et création collective » et a publié avec Kevin Levillain La Mission de l’entreprise responsable. Principes et normes de gestion (Presses des Mines, 2018).
Députés et sénateurs ne sont pas d’accord sur la nouvelle rédaction de l’article 1833 du code civil qui définit le statut de « société », selon lequel celle-ci doit être gérée « dans l’intérêt commun des associés ». L’article 61 de cette loi ajoute que « la société est gérée dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ».
Quel est l’enjeu de ce débat d’apparence purement juridique ?
La crise de 2008 a mis en évidence le fait que, depuis le début des années 1980, les entreprises ont connu une « déformation » de leur gouvernance, résultat de ce que les chercheurs appellent « l’industrialisation de l’actionnariat », qui a renforcé les grands investisseurs institutionnels et les a dotés de techniques professionnelles destinées à maximiser leurs bénéfices. La critique s’est faite à peu près unanime pour dénoncer les effets négatifs de la focalisation des entreprises autour du cours de Bourse et du court terme sur l’emploi et l’environnement, mais aussi sur la durabilité des entreprises elles-mêmes.
Mais cette critique ne suffit pas : le problème est que le statut juridique actuel de la société peut être opposé par des actionnaires activistes aux entreprises qui souhaiteraient adopter un comportement plus responsable en matière sociale ou environnementale aux dépens de la profitabilité immédiate. Aujourd’hui, la capacité des entreprises à innover face aux défis sociaux et climatiques est un point critique : or cette capacité n’est pas protégée par le droit. Lorsque, au XIXe siècle, il s’agissait de mobiliser d’importants moyens de production pour offrir de nouveaux biens et services, c’était cohérent. Mais cette logique a masqué le fait que les entreprises ne sont pas seulement des producteurs ; elles ont investi le champ de la science, de l’innovation, elles transforment le monde dans lequel nous vivons, et ont en cela une responsabilité collective, celle d’investir dans des futurs désirables.
Les sénateurs ont pourtant rejeté l’article 61, jugé contraire à la liberté des entrepreneurs…
Faire aujourd’hui le pari du succès de l’investisseur éclairé n’est plus tenable lorsqu’on voit les comportements des associés dans des secteurs comme les réseaux sociaux, l’énergie, la pharmacie par exemple. Il s’agit donc de faire évoluer le droit pour permettre que les innovations rendues nécessaires pour relever les défis contemporains continuent à être financées. C’est pourquoi l’article 61 introduit dans la loi la possibilité pour une entreprise de définir sa « raison d’être » ou sa « mission », qui n’est donc pas réductible à « l’intérêt commun des associés ». Une entreprise est un projet de construction de ce qui n’existe pas encore ; le droit doit lui permettre de protéger sa capacité à le faire.
L’article 61 a été critiqué, soit parce qu’il ajoute de nouveaux statuts d’entreprise, au risque de permettre de poursuivre le « business as usual » en créant des paravents vertueux, soit inversement parce qu’il fait courir à tous les entrepreneurs le risque de « judiciarisation » de leurs activités, auxquelles tout un chacun pourrait opposer les « enjeux sociaux et environnementaux ». Qu’en pensez-vous ?
La loi Pacte préserve au contraire, me semble-t-il, une certaine cohérence en distinguant bien trois niveaux. Premièrement, la modification de l’article 1833 du code civil introduit l’obligation pour toute société, quel que soit son statut, de prendre en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité. C’est cette obligation qui a suscité le plus de réticence dans les milieux patronaux et juridiques, mais il est indispensable de créer une base juridique opposable à une entreprise qui générerait des dommages sociaux et environnementaux, quel que soit son intérêt social.
Deuxièmement, la loi modifie le code du commerce en créant « l’entreprise à mission », dont les statuts précisent un ou plusieurs objectifs sociaux et environnementaux, créent un organe social distinct du conseil d’administration chargé d’en suivre l’exécution, vérifiée par un organisme tiers indépendant. Une entreprise qui choisirait un tel statut se distinguerait en effet du lot commun, mais aurait quelques difficultés à se contenter de faire de la com.
Troisièmement, la loi complète l’article 1835 du code civil, qui liste les éléments du statut de la société, par la phrase : « Les statuts peuvent préciser une raison d’être, constituée des principes dont la société se dote et pour le respect desquels elle entend affecter des moyens dans la réalisation de son activité. » C’est en quelque sorte une situation intermédiaire entre le cas général et l’entreprise à mission. Elle permet justement à une entreprise d’inscrire dans ses statuts les éléments qui lui garantiront une sécurité juridique face à des actionnaires activistes. En se définissant par sa « raison d’être », une entreprise acquiert de fait une existence juridique autre que celle de l’intérêt commun de ses associés, jusqu’ici alpha et oméga de sa définition juridique.

Les limites de la politique monétaire (Le Monde)

Les banques centrales font face au ralentissement économique
Marie Charrel
La plupart des instituts monétaires cherchent à limiter le coup de frein de la conjoncture, mais leur marge de manœuvre est limitée
Les banques centrales vont-elles réenfiler leur costume de superhéros pour voler, une fois encore, au secours de la croissance ? Depuis que l’économie mondiale donne des signes de faiblesse, tous les regards se tournent à nouveau vers elles, comme au cœur de la crise de 2008, lorsqu’elles ont dégainé des armes monétaires inédites pour soutenir l’activité.
Vendredi 15 mars, la Banque du Japon a reconnu que les exportations japonaises sont nettement pénalisées par le ralentissement mondial et a reconduit son programme massif de rachat de dettes, à hauteur de 80 000 milliards de yens par an (640 milliards d’euros). La Réserve fédérale, qui doit se réunir mardi 19 et mercredi 20 mars, avait ouvert le bal en janvier : face aux doutes planant sur l’économie mondiale (Brexit, tensions commerciales, ralentissement chinois), elle a choisi de marquer une pause dans la remontée de ses taux directeurs, entamée fin 2015 (ils évoluent aujourd’hui entre 2,25 % et 2,50 %).
Dans la foulée, la plupart des instituts monétaires des pays industrialisés, du Canada à l’Australie en passant par l’Europe, ont envoyé le même signal. « Ils ont suspendu le retour à la normale de leur politique monétaire, afin de contrer le ralentissement de l’économie », résume Carsten Brzeski, spécialiste du sujet chez ING. La Banque centrale européenne (BCE) est même allée plus loin : jeudi 7 mars, elle a annoncé une nouvelle salve de prêts géants aux banques, tout en repoussant à 2020 la remontée de ses taux. Et pour cause : la croissance de la zone euro ne devrait pas dépasser 1,1 % cette année, loin des 2,5 % enregistrés en 2017. « Nous sommes dans une période de faiblesse persistante et d’incertitude généralisée », a concédé Mario Draghi, le président de l’institut situé à Francfort, pendant sa conférence de presse.
« Au bout de leurs possibilités »
C’est dire si les banques centrales se retrouvent dans une situation délicate. Il y a quelques mois encore, elles espéraient profiter du retour de la croissance pour remballer, enfin, la panoplie d’outils exceptionnels qu’elles avaient déployée pendant la crise : taux bas, achats de dettes souveraines, injections de liquidités… Mais, face au ralentissement marqué de ce début d’année, elles se voient contraintes de les maintenir. Est-ce à dire qu’elles paniquent ? Pas encore. « Elles ont réagi au léger coup de mou de l’activité et de l’inflation, et cela devrait suffire : elles n’auront pas besoin d’en faire plus », estime M. Brzeski. « Ce ralentissement conjoncturel est sans commune mesure avec la crise financière de 2008 », rassure Louis Harreau, stratégiste au Crédit agricole CIB. Si tout va bien, la croissance pourrait même se redresser un peu sur la deuxième partie de l’année.
Voilà pour le scénario optimiste. Mais si l’accumulation des incertitudes dégénérait en récession, comme le redoutent les tenants du scénario noir ? Et si la prochaine crise financière frappait plus tôt que prévu ? La Fed pourrait toujours rebaisser un peu ses taux. « La BCE, elle, aurait des marges de manœuvre plus limitée », ajoute M. Harreau. Son taux directeur est à 0 % depuis mars 2016. En outre, son taux de dépôt est déjà négatif (– 0,4 %) – une mesure revenant à taxer les banques sur les liquidités excédentaires qu’elles laissent dans ses coffres, afin de les inciter à prêter plus aux ménages et aux entreprises. Le baisser plus encore pourrait se révéler contre-productif, en fragilisant le secteur bancaire.
Reste les rachats de dettes publiques et privées (le « quantitative easing » en anglais, ou QE). En janvier, la BCE a suspendu ce programme, jugeant qu’il n’était plus nécessaire, tout en conservant les titres déjà achetés dans son bilan. En théorie, elle pourrait le réactiver un peu. Cela éviterait la remontée des taux d’emprunt souverains. Mais les effets dopants sur l’activité seraient limités, jugent les économistes. « Les banques centrales sont arrivées au bout de leurs possibilités, résume Gregory Daco, chez Oxford Economics. En cas de nouvelle crise majeure, elles ne pourront pas, cette fois, voler massivement à notre secours. »
Dans ce débat, on en oublierait presque que les politiques économiques ne se résument pas au volet monétaire. Les politiques budgétaires sont tous aussi essentielles pour soutenir l’économie en cas de récession, par la hausse des dépenses publiques ou la baisse des impôts. Seulement voilà : la dette des Etats a explosé depuis la dernière crise. Si l’on ajoute celle du secteur privé, la dette mondiale totale est passée de 208 % à 230 % du produit intérieur brut (PIB) depuis 2008, selon Standard & Poor’s. Les gouvernements ont donc des moyens d’action plus limités eux aussi.
Malgré tout, les taux bas rendent les niveaux élevés de dettes bien plus soutenables qu’autrefois, comme le rappellent les travaux récents d’Olivier Blanchard, ancien chef économiste du Fonds monétaire international (FMI) aujourd’hui au Peterson Institute. Or, les taux bas sont là pour durer. Dans ces conditions, les gouvernements ont plus de marge de manœuvre qu’ils le disent.
Au reste, la plupart des institutions internationales, telles que l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) les appellent aujourd’hui à faire leur part du travail pour soutenir l’activité. En particulier en s’attaquant aux fragilités structurelles menaçant la croissance de long terme, telles que la montée des inégalités, la précarisation de l’emploi, la faiblesse de la productivité ou encore, le changement climatique.

Projet européen et Europe des clubs (J.Pisani-Ferry)

Sortir de l’Europe de l’inaction
De Jean Pisani-Ferry
Qui se rappelle encore sur quoi ont porté les dernières campagnes pour les élections européennes ? Cette fois cependant, ce pourrait être différent. Il le faudrait, en tout cas : difficile d’ignorer la sécession britannique, la montée des menaces externes, la bipolarisation du monde, l’hostilité de l’administration Trump ; difficile de sous-estimer la gravité de la fracture entre ceux pour qui la nation se définit par ses institutions et ceux pour qui elle procède d’une identité ethno-religieuse ; difficile d’oublier, alors que la croissance se tasse, que la zone euro demeure écartelée et fragile.. Il serait grave que la campagne ne soit pas à la hauteur de ces enjeux.
L’ambitieuse tribune d’Emmanuel Macron et la réponse immédiate d’Annegret Kramp-Karrenbauer (« AKK ») – la présidente de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) allemande et dauphine d’Angela Merkel –, comme, dans un tout autre registre, le propos identitaire très construit de Viktor Orban, le premier ministre hongrois, ou la recherche encore balbutiante d’un nouvel agenda de gauche suggèrent la possibilité d’un vrai débat.
Après s’être construite avec succès autour d’un idéal, la paix par l’interdépendance, l’Europe communautaire s’est développée autour d’un projet, la prospérité par l’intégration économique et monétaire, avec des résultats sans doute inférieurs aux attentes mais néanmoins positifs. Mais la question est de savoir quelle est aujourd’hui sa raison d’être.
Une redéfinition est indispensable, parce que les hypothèses sur lesquelles l’Union européenne s’est jusqu’ici fondée sont remises en cause. Elle avait fait son nid au sein d’un monde multilatéral voulu et organisé par les Etats-Unis, et se trouve aujourd’hui confrontée à la logique des rapports de puissance. Supposant l’Etat de droit acquis, elle s’était consacrée à l’économie, mais des autocraties électives se sont installées en son sein. Au gré d’un contrat implicite, elle avait privilégié l’efficacité et laissé l’équité aux Etats, et se trouve désormais attaquée pour avoir facilité optimisation fiscale et enrichissement des puissants.
La difficulté n’est pas de trouver à quoi l’Union peut servir. Chacun voit bien que le nationalisme américain et l’affirmation chinoise plaident pour qu’elle prenne en charge son propre destin. Chacun comprend que les urgences d’aujourd’hui – climat, sécurité, migrations, négociation commerciale, lutte contre les monopoles, évasion fiscale, protection des données, poids monétaire international – appellent des réponses communes. Le problème est plutôt l’impossibilité d’opérer des choix politiques alors que perspectives et positions divergent. Ce qui risque de frapper l’Europe d’obsolescence, c’est son manque de crédibilité.
Ce défaut résulte en partie de la règle de l’unanimité, qui persiste en matière de secret bancaire ou de fiscalité des multinationales, par exemple. Mais la décision peut être bloquée même là où prévaut la majorité qualifiée. C’est ce qui s’est passé pour la répartition des réfugiés admis au titre du droit d’asile : en dépit d’une injonction de la Cour de Justice, Budapest et Varsovie ont refusé de se plier à la décision conjointe.
Rares sont aujourd’hui les sujets sur lesquels les Vingt-Sept sont d’accord. Si bien que le blocage menace à chaque instant et n’est souvent surmonté que par des compromis de façade. Le risque, c’est l’impotence collective.
Détailler la méthode
C’est pourquoi la question décisive est aujourd’hui celle de la méthode. Les divergences actuelles imposent d’accepter de mettre en cause l’unicité du système européen pour aller vers une organisation en clubs. Sous le couvert de la fiction que tous les pays ont vocation à rejoindre la monnaie commune, c’est déjà ce qui se fait pour l’euro. Le même principe peut s’appliquer demain dans quelques grands domaines bien définis : certainement la défense et la gestion de l’asile, sur lesquelles les positions sont trop éloignées pour qu’il soit concevable d’avancer à vingt-sept ; peut-être aussi le rééquilibrage du capitalisme vers une économie plus sociale ; ou même le climat, si certains pays se refusent à organiser la transition écologique et à mettre en place une fiscalité carbone.
Une telle méthode ne peut fonctionner qu’à deux conditions. La première est de préserver une base commune : le marché unique et les politiques de concurrence et de protection des consommateurs, le soutien au développement régional, et un socle de valeurs communes constitutives de l’identité européenne (Etat de droit, démocratie, dimension sociale). La seconde est de constituer les clubs selon des ensembles cohérents : par exemple, regrouper espace Schengen de circulation sans frontières et gestion commune des demandes d’asile, car on ne peut pas vouloir l’un et refuser l’autre. C’est en substance ce que propose Emmanuel Macron, alors qu’« AKK » suggère une formule de type « payer ou accueillir ».
Une telle stratégie n’est pas sans risque. Elle implique des confrontations, voire des crises. Mais le plus grand des risques, c’est l’inaction. Il ne faudrait pas que, dans cinq ans, les citoyens européens concluent que l’Europe s’est révélée incapable de répondre à leurs inquiétudes. Cela vaut bien, pour une fois, de leur parler de méthode, et pas seulement de grands principes ou de petits bénéfices.
Jean Pisani-Ferry est professeur d’économie à Sciences Po, à la Hertie School de Berlin et à l’Institut universitaire européen de Florence

Concentration, pouvoir de marché et stagnation séculaire (J.Stiglitz)

Traduire « salariés » au lieu d' »employés » et « pouvoir de marché » au lieu de « concentration des marchés »

https://www.project-syndicate.org/commentary/united-states-economy-rising-market-power-by-joseph-e-stiglitz-2019-03/french