Projet européen et Europe des clubs (J.Pisani-Ferry)

Sortir de l’Europe de l’inaction
De Jean Pisani-Ferry
Qui se rappelle encore sur quoi ont porté les dernières campagnes pour les élections européennes ? Cette fois cependant, ce pourrait être différent. Il le faudrait, en tout cas : difficile d’ignorer la sécession britannique, la montée des menaces externes, la bipolarisation du monde, l’hostilité de l’administration Trump ; difficile de sous-estimer la gravité de la fracture entre ceux pour qui la nation se définit par ses institutions et ceux pour qui elle procède d’une identité ethno-religieuse ; difficile d’oublier, alors que la croissance se tasse, que la zone euro demeure écartelée et fragile.. Il serait grave que la campagne ne soit pas à la hauteur de ces enjeux.
L’ambitieuse tribune d’Emmanuel Macron et la réponse immédiate d’Annegret Kramp-Karrenbauer (« AKK ») – la présidente de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) allemande et dauphine d’Angela Merkel –, comme, dans un tout autre registre, le propos identitaire très construit de Viktor Orban, le premier ministre hongrois, ou la recherche encore balbutiante d’un nouvel agenda de gauche suggèrent la possibilité d’un vrai débat.
Après s’être construite avec succès autour d’un idéal, la paix par l’interdépendance, l’Europe communautaire s’est développée autour d’un projet, la prospérité par l’intégration économique et monétaire, avec des résultats sans doute inférieurs aux attentes mais néanmoins positifs. Mais la question est de savoir quelle est aujourd’hui sa raison d’être.
Une redéfinition est indispensable, parce que les hypothèses sur lesquelles l’Union européenne s’est jusqu’ici fondée sont remises en cause. Elle avait fait son nid au sein d’un monde multilatéral voulu et organisé par les Etats-Unis, et se trouve aujourd’hui confrontée à la logique des rapports de puissance. Supposant l’Etat de droit acquis, elle s’était consacrée à l’économie, mais des autocraties électives se sont installées en son sein. Au gré d’un contrat implicite, elle avait privilégié l’efficacité et laissé l’équité aux Etats, et se trouve désormais attaquée pour avoir facilité optimisation fiscale et enrichissement des puissants.
La difficulté n’est pas de trouver à quoi l’Union peut servir. Chacun voit bien que le nationalisme américain et l’affirmation chinoise plaident pour qu’elle prenne en charge son propre destin. Chacun comprend que les urgences d’aujourd’hui – climat, sécurité, migrations, négociation commerciale, lutte contre les monopoles, évasion fiscale, protection des données, poids monétaire international – appellent des réponses communes. Le problème est plutôt l’impossibilité d’opérer des choix politiques alors que perspectives et positions divergent. Ce qui risque de frapper l’Europe d’obsolescence, c’est son manque de crédibilité.
Ce défaut résulte en partie de la règle de l’unanimité, qui persiste en matière de secret bancaire ou de fiscalité des multinationales, par exemple. Mais la décision peut être bloquée même là où prévaut la majorité qualifiée. C’est ce qui s’est passé pour la répartition des réfugiés admis au titre du droit d’asile : en dépit d’une injonction de la Cour de Justice, Budapest et Varsovie ont refusé de se plier à la décision conjointe.
Rares sont aujourd’hui les sujets sur lesquels les Vingt-Sept sont d’accord. Si bien que le blocage menace à chaque instant et n’est souvent surmonté que par des compromis de façade. Le risque, c’est l’impotence collective.
Détailler la méthode
C’est pourquoi la question décisive est aujourd’hui celle de la méthode. Les divergences actuelles imposent d’accepter de mettre en cause l’unicité du système européen pour aller vers une organisation en clubs. Sous le couvert de la fiction que tous les pays ont vocation à rejoindre la monnaie commune, c’est déjà ce qui se fait pour l’euro. Le même principe peut s’appliquer demain dans quelques grands domaines bien définis : certainement la défense et la gestion de l’asile, sur lesquelles les positions sont trop éloignées pour qu’il soit concevable d’avancer à vingt-sept ; peut-être aussi le rééquilibrage du capitalisme vers une économie plus sociale ; ou même le climat, si certains pays se refusent à organiser la transition écologique et à mettre en place une fiscalité carbone.
Une telle méthode ne peut fonctionner qu’à deux conditions. La première est de préserver une base commune : le marché unique et les politiques de concurrence et de protection des consommateurs, le soutien au développement régional, et un socle de valeurs communes constitutives de l’identité européenne (Etat de droit, démocratie, dimension sociale). La seconde est de constituer les clubs selon des ensembles cohérents : par exemple, regrouper espace Schengen de circulation sans frontières et gestion commune des demandes d’asile, car on ne peut pas vouloir l’un et refuser l’autre. C’est en substance ce que propose Emmanuel Macron, alors qu’« AKK » suggère une formule de type « payer ou accueillir ».
Une telle stratégie n’est pas sans risque. Elle implique des confrontations, voire des crises. Mais le plus grand des risques, c’est l’inaction. Il ne faudrait pas que, dans cinq ans, les citoyens européens concluent que l’Europe s’est révélée incapable de répondre à leurs inquiétudes. Cela vaut bien, pour une fois, de leur parler de méthode, et pas seulement de grands principes ou de petits bénéfices.
Jean Pisani-Ferry est professeur d’économie à Sciences Po, à la Hertie School de Berlin et à l’Institut universitaire européen de Florence
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