Remise en question de l’hégémonie du dollar (Le Monde 19/11)

L’hégémonie du dollar de plus en plus contestée

Les vœux de « dédollarisation » sont loin de se concrétiser, faute de véritable alternative au billet vert

Se « dédollariser ». Voilà le cap ambitieux que s’est fixé la Russie, sous le coup de sanctions occidentales depuis quatre ans. Alors que les Etats-Unis s’apprêtent à annoncer de nouvelles mesures punitives, liées à l’affaire Skripal (l’ancien espion russe victime d’une tentative de meurtre en mars, en Angleterre), Moscou tente plus que jamais de détacher son économie du billet vert. La banque centrale russe a vendu une bonne partie de ses avoirs en bons du Trésor américains au profit de réserves en or.

Le gouvernement doit présenter sous peu des pistes visant à accroître l’utilisation d’autres devises que le dollar dans les transactions internationales.. Déjà, selon la banque ING, les échanges sino-russes effectués en roubles ou en yuans ont quadruplé en quatre ans. Pour le Kremlin, l’enjeu est de se préparer à des représailles qui pourraient toucher son secteur financier, tout en envoyant un avertissement à Washington. Les sanctions, a décrété Vladimir Poutine, en octobre, sont une « erreur stratégique colossale », érodant la crédibilité du dollar.

La stratégie de Moscou serait anecdotique si elle ne se greffait pas à une série de récriminations, voire d’initiatives, d’autres pays contestant l’hégémonie du billet vert. Alors que la plupart des matières premières sont cotées en dollars, la Chine, premier importateur mondial de brut, a lancé en mars ses propres contrats pétroliers à terme libellés en yuans. Face au cavalier seul d’un Donald Trump – sur le commerce, avec l’Iran… –, même les alliés historiques de Washington s’engouffrent dans la brèche. Affirmant en septembre vouloir faire de l’euro « l’instrument actif de la nouvelle souveraineté » de l’Europe, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, jugeait « aberrant que les compagnies européennes achètent des avions européens en dollars et non pas en euros ». Certains, comme le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas, ont suggéré que l’Europe se dote de son propre système de paiement, indépendant des Etats-Unis.

Le paradoxe de Triffin

En réaction au rétablissement des sanctions américaines vis-à-vis de l’Iran, Bruxelles travaille d’ailleurs à la mise en place d’un mécanisme de troc censé permettre à certaines firmes de continuer à commercer avec la République islamique en évitant toute transaction en dollars. Le pari, un peu fou, est de pouvoir échapper à l’extraterritorialité américaine, largement permise par la domination du billet vert et, au-delà, des Etats-Unis dans le système financier.

« Le dollar était central parce qu’il était perçu comme un bien commun, souligne un responsable français. Or il devient de plus en plus un instrument de chantage. » Au point de conduire à de nouveaux équilibres ? Les guerres commerciales, les sanctions, bref l’unilatéralisme de Washington, risquent d’être « le catalyseur d’une dédollarisation de long terme » dans le monde, affirme dans un rapport récent Marko Kolanovic, grand stratège des devises chez JPMorgan.

« Le rôle international du dollar est fondamentalement menacé par plusieurs facteurs », dit aussi l’économiste en chef de Natixis, Patrick Artus, qui cite entre autres « le risque politique » et l’emballement de la dette des Etats-Unis, notamment sous l’effet de la politique budgétaire de Trump. C’est le paradoxe de Triffin (du nom de l’économiste belge Robert Triffin) : le monde a besoin de dollars pour les paiements internationaux, ce qui encourage le creusement du déficit courant américain. Mais ce creusement risque d’affaiblir peu à peu la confiance dans le billet vert… « Néanmoins, cet affaiblissement ne s’observe pas encore », observe M. Artus. De fait, le billet vert pèse 62,3 % des réserves de change des banques centrales, contre 20,2 % pour l’euro, 4,9 % pour le yen et moins de 2 % pour le yuan. Son poids dans les paiements internationaux frôle toujours les 40 % (34 % pour l’euro, 2 % pour le yuan), et près de 60 % des importations des grandes économies sont libellées en dollar – tout comme la plupart des matières premières.

Son rôle de devise reine du système monétaire est établi depuis les accords de Bretton Woods, en 1944, lorsque les grandes nations choisirent d’arrimer leurs monnaies à celle des Etats-Unis, alors la seule convertible en or. « Ce système plutôt instable s’est effondré en 1971, et les devises commencèrent à flotter librement, rappelle Eric Bourguignon, chez Swiss Life AM. Pourtant, le dollar est resté au centre du système depuis. »

Motif : les Etats-Unis sont toujours la première puissance économique mondiale. Mais pas seulement. « Le billet vert remplit parfaitement les trois grandes fonctions d’une monnaie internationale », rappelle Victor Lequillerier, du think tank indépendant BSI Economics. Comme son cours est relativement stable, il permet de comparer la valeur des biens d’un pays à l’autre, il peut être échangé n’importe où dans le monde, et, surtout, il incarne un placement sûr (grâce aux obligations américaines), car il a en face de lui un Etat crédible. « En outre, les marchés financiers en dollars sont les plus grands et matures au monde, avec une totale liberté d’entrée et de sortie : les gros investisseurs, tels que les fonds de pension, ont l’embarras du choix pour y placer leurs avoirs », résume Eric Bourguignon.

Cela n’a l’air de rien, mais aucune devise, pour l’instant, ne remplit parfaitement toutes ces fonctions. Le yuan n’est pas complètement convertible, les marchés financiers chinois sont encore balbutiants et les étrangers ne sont pas libres d’investir comme ils le souhaitent dans l’empire du Milieu. Le rouble est bien trop volatil pour que des investisseurs de long terme s’y risquent. Et l’euro ? Il ne pèse pas un mais dix-neuf marchés de dette publique, très fragmentés. « Tant que des risques politiques laisseront planer le doute sur sa stabilité, tels que le spectre du “Grexit” en 2015, ou les tensions entre Rome et Bruxelles aujourd’hui, la monnaie unique peinera à s’affirmer franchement face au dollar », ajoute M. Lequillerier.

Le souvenir de la crise des dettes souveraines et le risque d’explosion de l’union monétaire, entre 2011 et 2015, ne sont pas effacés. La part de l’euro dans les réserves de change des grandes banques centrales est tombée de 26 % en 2008 à 20 % aujourd’hui. Dit autrement : la dédollarisation ne prendra un tour conséquent que lorsqu’une autre devise fera figure d’alternative solide aux yeux des instituts monétaires et des investisseurs qui sont, en l’espèce, les seuls véritables juges de paix. Combien de temps cela peut-il prendre ? Quelques décennies encore, si l’on se fie à l’histoire : le PIB américain surpassa celui du Royaume-Uni dès 1870, mais le dollar ne détrôna la livre sterling qu’après la seconde guerre mondiale.

Publicités