B.Eichengreen et la fin du règne du dollar (Le Monde 24/10)

Le roi dollar est nu

 

L’unilatéralisme du président américain Donald Trump est en train de transformer le monde de manière profonde et irréversible. Il fragilise le fonctionnement des institutions multilatérales. Certains pays ne considèrent plus les Etats-Unis comme un allié fiable et se sentent poussés à -développer leurs propres capacités géopolitiques.

A présent, l’administration Trump sape le rôle mondial du dollar. Après avoir réimposé des sanctions contre l’Iran de façon unilatérale, elle entend pénaliser les entreprises qui font des affaires avec la République islamique en leur refusant l’accès aux banques américaines. La menace est sérieuse parce que ces banques sont la principale source des dollars utilisés dans les transactions transfrontalières. Selon la Société mondiale de télécommunications financières interbancaires (Swift), des dollars sont utilisés dans presque la moitié des paiements transfrontaliers, une part beaucoup plus grande que le poids des Etats-Unis dans l’économie mondiale.

En réponse à l’administration Trump, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ont annoncé des stratégies pour contourner le dollar, les banques américaines et le contrôle du gouvernement des Etats-Unis. Le mot  » stratégie  » peut être un peu fort, étant donné que peu de détails ont été fournis. Mais les trois pays européens ont évoqué la création d’une entité -financière autonome, détenue et organisée par les gouvernements concernés, destinée à faciliter les transactions entre l’Iran et les entreprises étrangères.

Action coordonnéeCes entreprises régleront vraisemblablement leurs créances en euros au lieu de dollars, les libérant de la dépendance envers les banques américaines. Dans la mesure où ce véhicule financier à usage spécial court-circuite également Swift, il sera difficile pour les Etats-Unis de surveiller les transactions avec l’Iran et d’imposer des sanctions.

Ce système est-il viable ? Il n’y aurait aucun obstacle technique à la création d’un tel canal de paiement, mais Trump riposterait probablement par une autre série de tarifs contre les pays  » fautifs « . Cependant, cette douloureuse -leçon sur la dépendance au dollar pourrait pousser d’autres acteurs à s’éloigner de la devise américaine. Si banques et entreprises préfèrent utiliser des dollars, c’est parce que beaucoup d’autres banques et entreprises l’utilisent, et s’attendent à ce queleurs contrepartiesfassent de même. Le -passage à une autre monnaie demanderait donc une action coordonnée. C’est exactement ce que viennent d’annoncer les gouvernements de trois grands pays européens.

Cela ne signifie pas que banques et entreprises étrangères éviteront entièrement le dollar : les marchés financiers américains sont grands et liquides, et le res-teront probablement. Mais, à une époque où l’unilatéralisme règne aux Etats-Unis, elles voudront éviter de prendre trop de risques.

Si l’unilatéralisme de Trump stimule une innovation institutionnelle qui facilite les paiements en euros pour les banques et entreprises européennes, alors la transformation pourrait être rapide. Si l’Iran reçoit des euros plutôt que des dollars pour ses exportations de pétrole, il utilisera ces euros pour payer ses importations. Lorsque les entreprises d’autres pays toucheront ainsi des euros plutôt que des dollars, il y aura moins de raisons pour les banques centrales de détenir des dollars en vue d’intervenir sur le marché des changes et de stabiliser la monnaie locale par rapport au billet vert. A ce stade, il n’y aurait plus de retour en arrière.

L’une des raisons de l’adoption de l’euro était de libérer l’Europe de la dépendance excessive au dollar. C’est également l’une des motivations de la Chine pour internationaliser le renminbi. Jusqu’à présent, le succès de ces deux politiques ont été mitigés, au mieux. En menaçant de punir l’Europe et la Chine, Trump est ironiquement en train de les aider à atteindre leurs objectifs.

par Barry Eichengreen

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