Dollar et crise de change chez les émergents (Le Monde)

Le dollar fait toujours la pluie et le beau temps sur les marchés

Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? La fameuse formule du scientifique américain Edward Lorenz, évoquée en  1972 à propos de la théorie du chaos, fait particulièrement sens sur les marchés. Depuis quelques mois, la hausse des taux, décidée par la Réserve fédérale américaine (Fed) – le battement d’ailes –, déclenche ainsi des tornades régulières plus ou moins violentes dans une série de pays, jusqu’à l’autre bout de la planète : Turquie, Indonésie, Afrique du Sud, Brésil, Argentine…

Les mécanismes à l’œuvre sont les mêmes que ceux déjà observés en  2013, ou lors du krach obligataire de 1994.  » Chaque fois, la hausse des taux américains suivant une longue période de taux bas rend les placements aux Etats-Unis plus attractifs, détaille Eric Bourguignon, directeur chez Swiss Life AM. Du coup, des -investisseurs sortent leur argent des pays émergents, notamment de leurs Bourses, pour les rapatrier à Wall Street.  » Ces sorties de capitaux massives déclenchent alors un effondrement des monnaies locales – la livre turque a perdu 40 % de sa valeur depuis début 2018, le peso argentin plus de 50  % – et une envolée des prix des produits importés. Les pays affichant d’importants déficits extérieurs, comme la Turquie ou l’Argentine, sont les premiers à en souffrir. Leurs banques centrales sont dès lors contraintes de relever leurs taux, pour tenter de limiter l’hémorragie…

Cette réaction en chaîne est le fruit du rôle de premier plan que la devise américaine tient dans le système monétaire international. Pour le comprendre, il faut remonter aux accords de Bretton Woods, en  1944. Au lendemain de la guerre, les grandes nations décidèrent d’arrimer toutes les monnaies au dollar, pivot de la nouvelle architecture et seule devise encore convertible en or.

Mais ce système, instable, explosa en  1971. La convertibilité en or du dollar fut abandonnée et les monnaies flottèrent librement à partir de 1973, selon l’offre et la demande.  » Mais le billet vert conserva malgré tout son statut de devise reine « , explique M. Bourguignon.

L’euro pâtit des divisions politiquesCela tient à la puissance économique des Etats-Unis, mais pas seulement.  » Le dollar est stable, il inspire confiance, il est simple à convertir, facile à acheter et à revendre grâce à la taille considérable des marchés financiers américains « , résume Victor Lequillerier, économiste chez Bpifrance et au sein du think tank BSI Economics. Surtout, il n’a pas vraiment de concurrent sérieux. Trop jeune, l’euro pâtit des divisions politiques entre pays européens, tandis que le yuan est la devise d’une économie chinoise encore trop fermée.

Résultat : aujourd’hui, 62 % des réserves de change des banques centrales sont constituées en dollars, contre 20 % pour l’euro, 5 % pour le yen comme pour la livre sterling, et 1 % pour le yuan. De même, le billet vert pèse plus de 40  % des échanges commerciaux (36 % pour l’euro).  » Ces dernières années, s’endetter en dollars sur les marchés internationaux était moins cher pour les entreprises des pays émergents, du fait de la politique de taux bas de la Fed « , ajoute Victor Lequillerier. Mais, aujourd’hui, la remontée des taux américains les fragilise…

Les Etats-Unis, eux, sont les grands gagnants. Grâce au statut de leur monnaie, ils s’endettent à moindre coût – leur dette trouve toujours acheteur. Dit autrement, le reste du monde finance leurs déficits.  » Mais cette dépendance à l’extérieur peut, à long terme, éroder la confiance dans le dollar, au risque que celui-ci perde un jour sa place de numéro  un « , conclut Eric  Bourguignon. A l’instar de la livre sterling qui, avant la première guerre mondiale, fut longtemps la devise reine.

Marie Charrel

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