Le dollar comme monnaie internationale (Les Echos, 01/10/18)

L’exaspérante domination du roi dollar

Jean-Marc Vittori / Editorialiste Le 01/10 à 14:00

Dénoncé de longue date, le « privilège exorbitant » du dollar est de plus en plus insupportable. Les Américains en ont même fait un outil de chantage. Le dollar est devenu la pire monnaie du monde. A l’exception de toutes les autres.

Faut-il se débarrasser du dollar ? Ce fut longtemps une obsession de la France. Le jeune ministre des finances Valéry Giscard d’Estaing avait dénoncé le «  privilège exorbitant » du dollar à Tokyo en 1964 et les gouvernants de droite comme de gauche ont voulu créer l’euro pour faire pièce à la devise américaine. Cela pourrait devenir une tentation planétaire, au moment où l’Amérique de Donald Trump plonge dans l’isolationnisme. «  Il est aberrant que les compagnies européennes achètent des avions européens en dollars et non pas en euros », s’est ainsi insurgé le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, dans  son discours sur l’état de l’Union . Dans un autre registre, la Chine a créé pour la première fois en mars  un contrat à terme sur le pétrole en renminbis alors que l’or noir se négocie et se paie depuis des décennies en dollars.

Plus de 60 % des réserves de change

L’hypothèse d’un dollar menacé commence même à circuler aux Etats-Unis. Au forum de Davos, en début d’année, plusieurs Américains l’ont évoquée, ce qui constituait une première. Larry Fink, qui dirige BlackRock, premier gérant d’actifs au monde, esquisse le scénario d’une crise du dollar , provoquée par la migration des placements vers d’autres devises. A Wall Street, des gros épargnants chercheraient d’ailleurs à se protéger (ou à profiter) d’un descellement du dollar.

A première vue, la fin de la domination de la devise américaine est pourtant inconcevable. Le billet vert règne en majesté sur la planète. On le retrouve partout, de la définition de l’extrême pauvreté (moins de 1,90 dollar par jour) jusqu’aux classements des milliardaires en passant par les prêts de la Chine à des pays africains et les poches des terroristes en tout genre. Il remplit pleinement les trois missions d’une monnaie. Instrument de mesure : la plupart des matières premières sont cotées en dollars, à commencer par le pétrole. Instrument d’échange : les entreprises de dizaines de pays se règlent leurs échanges en dollars et le billet vert est présent dans  88 % des transactions sur le marché des changes . Instrument de réserve enfin : la moitié des obligations internationales est libellée en dollars et plus de 60 % des réserves de change sont en monnaie américaine.

Instrument de chantage

Mais trop, c’est trop. Ces dernières années, les Américains ont aussi fait du dollar un instrument de chantage. L’usage du billet vert est en effet le motif employé par la justice des Etats-Unis pour condamner des entreprises européennes ayant fait des affaires dans des pays sanctionnés par Washington. Les amendes en milliards de dollars sont devenues un moyen d’intimidation. Quand Donald Trump a retiré les Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, Washington a clairement signifié que les multinationales étrangères qui continueraient de travailler avec Téhéran seraient punies au même motif.

Cette nouvelle menace a exaspéré les dirigeants européens publics et privés. Bruxelles a bricolé une plate-forme de troc pour permettre aux firmes du Vieux Continent de continuer à travailler en Iran sans passer par le dollar et donc sans risquer une punition américaine. Ce n’est qu’un début. Dans les prochaines années, beaucoup d’entreprises européennes et asiatiques vont passer au crible leur trésorerie et leur facturation pour cantonner le risque américain. Dans un monde où la prééminence américaine s’estompe, l’ordre monétaire va lui aussi changer. «  L’euro doit devenir l’instrument actif de la nouvelle souveraineté européenne », vient de découvrir Juncker.

Fuite en avant budgétaire

Ce n’est cependant ni sur la monnaie unité de compte ni sur la monnaie outil d’échange que se jouera le match : c’est sur la monnaie réserve de valeur. C’est là que se situent les plus grandes masses. C’est là aussi que le rôle de la confiance est le plus grand, car l’épargne est en jeu.

Normalement, une monnaie de réserve ne devrait pas le rester éternellement. C’est le paradoxe de Triffin, du nom d’un économiste belge qui avait tiré la sonnette d’alarme sur le dollar… il y a soixante ans. Pour qu’une monnaie entre dans les réserves du monde entier, le pays qui l’émet doit vendre davantage d’actifs qu’il n’en achète. Autrement dit, il doit être en déficit extérieur permanent (ce que les Etats-Unis s’appliquent à faire depuis des décennies). Ces déficits s’accumulent dans une dette extérieure, qui doit fatalement finir par inquiéter les prêteurs.

D’autres raisons devraient menacer la suprématie du dollar. D’abord, le poids des Etats-Unis dans l’économie mondiale diminue – il a chuté de plus d’un tiers en quarante ans. Ensuite, la fuite en avant budgétaire de Donald Trump, qui creuse le déficit au moment où il faudrait en principe le combler, pourrait inquiéter les investisseurs. Enfin, la politique commerciale du même Trump risque de pousser des pays visés par le protectionnisme américain à réduire leurs achats d’actifs en dollars.

Nain financier

Mais les investisseurs doivent bien investir leur argent quelque part. Or «  les autres devises n’offrent pas un marché obligataire unifié, liquide et de grande taille  », observe Patrick Artus, économiste en chef de la banque Natixis. La Chine reste un nain financier. L’Europe dégage un excédent extérieur massif, son marché financier est fragmenté et sa monnaie reste politiquement fragile. Dans son livre «  Exorbitant Privilege  » paru en 2010, l’économiste Barry Eichengreen, un des meilleurs connaisseurs du système monétaire international, expliquait que le dollar était la monnaie dominante du monde parce qu’il n’avait pas de vrai rival. C’est encore le cas aujourd’hui et cela risque de le rester longtemps. Même si c’est exorbitant et exaspérant.

Jean-Marc Vittori
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