R.Thaler (PN 2017) et l’économie comportementale (Le Monde 5/10/2018)

RICHARD THALER, PRIX NOBEL D’ÉCONOMIE EN 2017 POUR SES TRAVAUX D’ÉCONOMIE COMPORTEMENTALE, RACONTE AVEC HUMOUR DANS  » MISBEHAVING  » SA TRAJECTOIRE DE CHERCHEUR NON CONFORMISTE DANS UN MONDE ACADÉMIQUE FIGÉ DANS SES CERTITUDES THÉORIQUES. NOUS EN PUBLIONS ICI UN EXTRAIT

 » Nous avons besoin, en économie, d’une approche enrichie qui reconnaisse l’existence des humains « 

 

Cela fait une quarantaine d’années, depuis mes études de troisième cycle, que je m’intéresse aux mille et une manières dont les gens diffèrent des créatures imaginaires dont sont peuplés les modèles économiques. Jamais il ne m’est venu à l’idée de dire que les gens n’étaient pas normaux : nous sommes tous, autant que nous sommes, des êtres humains – Homo sapiens. Le problème vient plutôt du modèle utilisé par les économistes, un modèle qui remplace Homo sapiens par une créature fictive appelée Homo -economicus, et que je préfère quant à moi, pour faire court, appeler  » Econo « . Comparés à ces Econos fictifs, les humains se comportent souvent très mal, ce qui signifie que les modèles économiques font à leur sujet beaucoup de prédictions fausses, lesquelles peuvent avoir des conséquences graves. Pratiquement aucun économiste, par exemple, n’a vu venir la crise financière de 2007-2008 ; pire encore, beaucoup pensaient que le krach et ses répercussions étaient des choses qui ne pouvaient tout simplement jamais se produire.

Paradoxalement, l’existence de modèles formels -reposant sur cette conception erronée du comportement humain est précisément ce qui fait que l’économie a la réputation d’être la plus puissante des sciences sociales, et ce pour deux raisons.. La première est incontestable : de tous les praticiens des sciences -sociales, il n’en est guère qui aient plus d’influence sur les politiques publiques que les économistes. De fait, ces derniers exercent même un véritable monopole en matière de conseil auprès des décideurs -politiques. Jusqu’à très récemment, rares étaient les non-économistes invités à la fête, et quand ils l’étaient on les traitait un peu comme les enfants qui, au cours des repas de famille, sont priés de manger en bout de table, quand ce n’est pas dans la cuisine, et de ne pas faire trop de bruit.

La seconde raison pour laquelle l’économie est -considérée comme la plus puissante des sciences sociales est d’ordre intellectuel. Cette puissance vient du fait qu’elle dispose d’une théorie centrale unifiée d’où découle presque tout le reste. Quand on dit  » théorie économique « , tout le monde sait ce que cela signifie. Aucune autre science sociale ne dispose d’une assise similaire.. Les théories des autres sciences sociales -tendent à se spécialiser, à expliquer ce qui se passe dans telle ou telle -situation. En réalité, les économistes comparent souvent leur champ à la physique : comme celle-ci, la théorie économique a été -construite à partir de quelques -prémisses fondamentales.

Le principe premier de la théorie économique est que les gens font des choix  » optimaux « . Entre tous les biens et services que pourrait acheter une famille, elle choisira toujours ce qu’il y a de mieux relativement à ses moyens. De plus, les idées et les croyances sur la base desquelles les Econos font leurs choix sont censées ne jamais être biaisées. Ce qui veut dire que nos choix se font toujours en fonction de ce que les économistes appellent des  » anticipations rationnelles « . Si les personnes qui créent une entreprise croient, en moyenne, que leurs chances de réussite sont de 75  %, alors ce chiffre sera une bonne estimation du nombre réel de celles qui vont réussir. L’Econo n’a jamais trop confiance en lui.

Ce principe d’optimisation sous contrainte, qui signifie que l’on choisit toujours ce qu’il y a de mieux dans le cadre d’un budget ayant certaines limites, s’ajoute à un autre cheval de bataille de la théorie économique : l’équilibre. Sur les marchés dits concurrentiels, où les prix sont libres de baisser et de monter, les fluctuations de prix se font de sorte que l’offre égale la demande. On peut résumer cela par cette équation : optimisation + équilibre =  théorie économique. Il s’agit d’une combinaison puissante, qui n’a pas d’équivalent dans les autres sciences sociales.

Mais il y a un petit problème : les principes sur lesquels repose la théorie économique sont défectueux. Premièrement, les problèmes d’optimisation auxquels sont confrontés les individus ordinaires sont souvent, pour eux, trop difficiles à résoudre, même approximativement. Un magasin d’alimentation de taille moyenne propose à la clientèle des millions de combinaisons d’articles et de produits susceptibles d’entrer dans le budget d’une famille. Celle-ci va-t-elle vraiment choisir la meilleure d’entre elles ? Sans oublier que nous devons faire face à des problèmes bien plus ardus que le choix d’un produit : celui d’une carrière, d’un prêt immobilier, d’un conjoint, par exemple. Compte tenu du taux d’échec que l’on -observe dans l’ensemble de ces domaines, il paraît difficile de défendre l’idée que tous ces choix sont réellement optimaux.

Deuxièmement, les croyances et les convictions à partir desquelles les gens font leurs choix ne sont pas dépourvues de biais. L’excès de confiance ne fait peut-être pas partie du vocabulaire des économistes, mais c’est un trait fort ancien de la nature humaine, et il existe d’innombrables autres biais, qui ont d’ailleurs été documentés par les psychologues.

Troisièmement, il y a bien d’autres facteurs qui ne sont pas pris en compte par le modèle d’optimisation. Dans un monde d’Econos, longue est la liste des choses supposées sans pertinence. (…) Un Econo ne penserait pas recevoir de cadeau le jour de l’année où il se trouve, par hasard, qu’il est né ou qu’il s’est marié. Quelle différence cela devrait-il faire ? En réalité, l’Econo serait complètement désorienté par l’idée même de cadeau. Il saurait que l’argent liquide est le meilleur cadeau possible, car l’argent permet d’acheter ce qui est optimal. Je vous déconseille cependant, sauf si vous êtes marié à une économiste, de lui offrir de l’argent pour votre anniversaire de mariage. Et à la réflexion, même si elle fait ce métier, ce n’est probablement pas une très bonne idée non plus.

Vous savez, comme moi, que nous ne vivons pas dans un monde d’Econos mais dans un monde d’humains. Et comme la plupart des économistes sont également des humains, ils le savent sans doute eux aussi. Adam Smith, le père de la pensée économique moderne, a reconnu explicitement ce fait. En  1759, avant donc son  » magnum opus « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, il avait publié un ouvrage sur les  » passions  » humaines, un mot qui n’apparaît dans aucun manuel d’économie. L’Econo est sans passion : c’est un optimisateur à sang froid. Un peu comme M. Spock dans Star Trek.

Il est temps d’arrêter de s’excuserC’est pourtant ce modèle dépassionné de comportement économique, fondé sur une population -composée exclusivement d’Econos, qui a élevé la discipline économique au sommet d’influence qui est aujourd’hui le sien. Au fil des années, les critiques ont été balayées d’un revers de main, doublé d’excuses indigentes, d’explications invraisemblables et de données empiriques embarrassantes. Mais à chacune de ces critiques il a été répondu par des études qui ont progressivement fait monter les enchères. Il n’est déjà pas facile d’écarter des études attestant de mauvais choix effectués dans des domaines aussi importants que l’épargne retraite, le choix d’un prêt immobilier ou d’un placement en Bourse. Et il est totalement impossible de ne pas tenir compte de la série de booms, de bulles et de krachs que l’on a observée sur les marchés financiers à partir du 19  octobre 1987, le jour où le prix des actions a baissé de plus de 20  % dans le monde entier, en l’absence de toute mauvaise nouvelle substantielle, et qui fut suivie, quelques années plus tard, d’une bulle et d’un effondrement des valeurs technologiques, lesquels ont bientôt cédé la place, après quelques années encore, à une bulle des prix de l’immobilier, qui, lorsqu’elle a explosé à son tour, a provoqué une crise financière mondiale.

Il est temps d’arrêter de s’excuser. Nous avons besoin, dans la recherche en économie, d’une approche enrichie qui reconnaisse l’existence et la pertinence des humains. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas -nécessaire, pour ce faire, de jeter tout ce que nous savons sur la manière dont fonctionnent les économies et les marchés. Les théories qui reposent sur l’hypothèse que nous sommes tous des Econos ne doivent pas forcément être mises au placard. Elles peuvent encore servir de point de départ à des modèles plus réalistes. Dans certaines circonstances, par exemple quand les problèmes à résoudre sont simples ou que les acteurs de l’économie ont des compétences très spécialisées, alors les modèles à Econos peuvent donner une approximation correcte de ce qui se passe dans le monde réel. Mais, comme on le verra, ces situations sont moins souvent la règle que l’exception. (…)

Pour une large part de la théorie économique, l’hypothèse selon laquelle tous les agents ont toujours un comportement optimal n’est pas considérée comme problématique, même quand les individus étudiés ne sont pas des experts. Ainsi, il est assez simple de prédire que les agriculteurs utiliseront davantage d’engrais en cas de baisse du prix des engrais, même si beaucoup mettront du temps à modifier leurs pratiques en réaction aux évolutions du marché. La prédiction est sûre parce qu’elle n’est pas précise : tout ce qu’elle dit, c’est le sens dans lequel va s’exercer l’effet. Ce qui revient à dire que, si des pommes tombent d’un pommier, elles iront plutôt vers le bas que vers le haut. La prédiction est juste, mais il ne s’agit pas pour autant de la définition de la loi de la gravitation.

Les économistes ont en revanche des difficultés chaque fois qu’ils font une prédiction très spécifique dépendant expressément du fait que la totalité des sujets concernés soient économiquement avertis. Revenons à nos agriculteurs. Imaginons que des scientifiques découvrent que ces derniers seraient plus riches s’ils utilisaient plus – ou moins – d’engrais qu’ils ne le font généralement. Si l’on pouvait supposer qu’ils rectifieraient tous le tir dès l’instant qu’ils disposent tous de l’information, alors il n’y aurait pas de meilleure prescription politique que de faire en sorte que cette information soit librement accessible. Il suffirait de publier la découverte, de permettre aux agriculteurs d’en prendre connaissance, et de laisser la magie des marchés opérer.

De jeunes économistes créatifsMais, en réalité, à moins que les agriculteurs ne soient tous des Econos, ce serait un mauvais conseil. Peut-être les multinationales de l’agroalimentaire vont-elles s’emparer rapidement des dernières découvertes scientifiques, mais comment vont se comporter les paysans d’Inde ou d’Afrique ?

De même, si vous croyez que tout un chacun va épargner exactement ce dont il a besoin pour sa -retraite, comme le ferait tout Econo, et que vous en déduisez qu’il n’y a aucune raison d’aider les gens à épargner (disons, en créant des régimes de retraite), alors vous manquez une belle occasion d’améliorer leur sort.. Et si vous êtes banquier central et que vous croyez que l’apparition de bulles financières est théoriquement impossible, alors vous pouvez faire de graves erreurs – comme l’ancien président de la Réserve fédérale Alan Greenspan, on peut lui en reconnaître le mérite, l’a lui-même admis.

Il n’est cependant pas nécessaire de mettre fin à l’élaboration de nouveaux modèles abstraits décrivant le comportement d’Econos imaginaires. Cependant, il faut arrêter de croire que ces modèles permettent de donner une description exacte des comportements humains, et cesser de prendre des décisions politiques sur la base d’analyses aussi erronées. Il est temps de s’intéresser aux facteurs prétendument non pertinents.

Il est déjà difficile de changer l’opinion des gens sur ce qu’ils mangent au petit déjeuner, mais il est bien plus compliqué de modifier leur jugement sur des problèmes qu’ils ont étudiés toute leur vie. Pendant des années, de nombreux économistes ont fortement résisté aux exhortations à fonder leurs modèles sur une description plus juste du comportement humain. Cependant, grâce à l’arrivée de jeunes économistes créatifs qui n’ont pas hésité à prendre des risques et à s’écarter de la manière traditionnelle de faire de l’économie, le rêve d’une théorie économique enrichie est en train de se réaliser. Ce champ nouveau est connu sous le nom d' » économie comportementale « . Il ne s’agit pas d’une discipline nouvelle : c’est toujours de la théorie économique, mais dans laquelle ont été injectées de fortes doses de psychologie et de diverses autres sciences sociales.

La principale raison pour laquelle il est nécessaire d’intégrer les humains au sein des théories économiques, c’est que cela doit permettre d’améliorer la précision des prédictions faites dans le cadre de ces théories. Mais prendre en compte les  » personnes réelles  » présente un autre avantage : l’économie comportementale est bien plus intéressante et plus amusante que l’économie conventionnelle. Elle est le contraire d’une science triste.

  • Profil
    Richard Thaler

    L’économiste américain -Richard Thaler est l’un des pères de l’économie -comportementale, aux -côtés de Daniel Kahneman, Amos Tversky, George -Akerlof, -Robert Shiller. -Cette branche de la science économique, lancée dans les années 1980, mène des -expériences de laboratoire en plaçant des cobayes en situation de prendre des -décisions économiques. Ces expériences montrent que, contrairement à ce qu’affirme la théorie classique, les hommes n’agissent pas rationnellement en fonction de leurs intérêts individuels, mais de la combinaison de facteurs psychologiques, institutionnels, culturels, historiques, biologiques…

    Dans Misbehaving – The -Making of Behavioral Economics, paru en  2015, Richard Thaler rapporte avec délectation les résultats de dizaines de ces expériences – qui laisseront le lecteur -rêveur sur la diversité et la complexité de la nature -humaine –, expose avec clarté les concepts théoriques qui en découlent, et -raconte avec humour la longue lutte que, de congrès d’économistes en affrontements par publications interposées, ses collègues et lui-même ont menée pendant trente ans pour faire reconnaître par la communauté académique les résultats de leurs travaux.

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