Mesurer le capital humain (Le Monde 4/10/2018)

Pour être forte économiquement, la France doit encore investir dans la formation

Le classement international de 195 pays selon la qualité du capital humain place la France au 9e rang, mais au 21e rang seulement en matière de formation, observe l’économiste de la santé Christopher Murray

Un proverbe s’applique bien au concept de  » capital humain « , définissable comme le produit des investissements d’un pays dans la santé et l’éducation : on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.

Fondamentalement, un gouvernement ne peut s’attendre à être fort économiquement s’il n’investit pas dans le développement de sa force de travail. Tout travail ne se vaut pas, et le degré de productivité des travailleurs peut être amélioré en s’assurant que les individus ne se contentent pas d’aller à l’école, mais y apprennent réellement quelque chose, comme le démontrent plusieurs études. Les dirigeants doivent aussi veiller à permettre à ces actifs bien formés de vivre plus longtemps et en meilleure santé.

Jusqu’à présent, il n’existait aucun outil quantitatif pour mesurer la qualité de la force de travail d’un pays. Une étude, publiée le 24 septembre dans la revue médicale The Lancet, vient pallier ce manque. Elle permet au législateur de comparer l’évolution du capital humain pays par pays entre 1990 et 2016. Elle résulte de l’analyse systématique de données issues de plus de 100 000 sources provenant, entre autres, des administrations gouvernementales, des établissements d’enseignement et des systèmes de santé.

Aujourd’hui, la France n’a pas à rougir de son capital humain, mais d’autres pays progressent plus vite. Le pays se classe 9e sur 195 pays et territoires à l’échelle mondiale en  2016, avec 25  ans de  » capital humain espéré « , c’est-à-dire le nombre moyen d’années que les Français peuvent espérer travailler au maximum de leur productivité, tout en se maintenant en bonne santé et à un haut niveau de compétences.

Force de travailLa Finlande, l’Islande et le Danemark oc-cupaient, dans cet ordre, les trois premières places en  1990. Ils récidivent en  2016. Et chacun de ces pays a augmenté son nombre d’années de capital humain, en améliorant son score de  » santé fonctionnelle  » – dont le calcul intègre de nombreux facteurs tels que les retards de croissance et les cas de dénutrition, d’anémie, de déficience cognitive, de perte d’audition et de vision et de maladies infectieuses comme le sida, le paludisme et la tuberculose. Ces trois pays sont également parvenus à améliorer leur score d’apprentissage, comme en atteste l’analyse de résultats d’examens en langue nationale, en mathématiques et en sciences.

L’étude conduite par l’Institute for Health Metrics and Evaluation (Institut de statistiques sur la santé publique à l’université de Washington, Healthdata.org) montre que la force de travail de la France se porte plutôt bien. Elle évalue également la période considérée comme la plus active pour la force de travail entre 20 et 64 ans : elle était auparavant en moyenne de 43 ans et demi sur 45 possibles pour les travailleurs français.

En revanche, les résultats sont plus problématiques en ce qui concerne la formation des actifs. Les Français passent en moyenne 13 ans et demi dans le système éducatif sur 18 possibles entre 5  ans et 24 ans. Cette donnée peut sembler plutôt favorable, mais elle situe cependant la France au 21e rang mondial en  2016, de surcroît en net recul par rapport à 1990, puisqu’elle se situait alors au 11e rang. Les étudiants passent plus de temps sur les bancs de l’école en Serbie, en Pologne, en Lettonie, en Turquie, au Liban et dans bien d’autres pays…

En outre, les étudiants français n’apprennent pas aussi efficacement qu’ils le pourraient. Sur la base d’une moyenne des résultats obtenus à des tests comparables à l’étranger, la France se classe 28e. D’autres pays, parmi lesquels Cuba, la République tchèque, la Chine et la Russie, obtiennent de meilleurs scores.

L’étude montre également que les pays occupant le premier quartile de ce classement ont connu un taux de croissance annuel médian supérieur de 1,1  % de leur produit intérieur brut (PIB) par rapport aux pays du dernier quartile. A titre d’exemple, entre 2015 et 2016, une augmentation de 1,1  % du taux de croissance s’est traduite par une augmentation du PIB par habitant de 163  dollars (141,55 euros) en Chine, 268 dollars en Turquie et 177 dollars au Brésil.

A la lumière de cette corrélation entre investissements dans le capital humain et croissance du PIB, la France pourrait bien engranger de significatives retombées -économiques. Pour l’avenir économique du pays et son poids dans l’économie mondiale, les décideurs devraient s’y intéresser et prendre les mesures qui s’imposent. Ils pourraient ainsi se rendre compte que l’on peut à la fois avoir le beurre et l’argent du beurre.

Christopher Murray

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