Les limites de la dette publique – J.Pisani-Ferry (Le Monde 05/10/2018)

Dette publique : 100 %, ce n’est pas prudent

La dette publique française frôle aujourd’hui 100  % du produit intérieur brut (PIB) du pays. Il est inévitable – et salutaire – que l’approche de ce seuil suscite un débat. Sommes-nous en danger ?Quelle stratégie adopter pour réduire la dette ?

Commençons par l’évidence : il n’y a pas de risque immédiat. Nous sommes toujours dans une période de déficits sans pleurs, parce que l’Etat français emprunte sur dix ans à un taux nettement inférieur à 1  % qui ne compense même pas l’inflation. Tendanciellement, si cela continue, la charge des intérêts représentera moins d’un point de PIB, comme à la fin des années 1970 lorsque la dette ne pesait que 20  % du PIB. Certes, les taux vont remonter, mais sans doute lentement et, surtout, la maturité moyenne de la dette est de plus de sept ans : quand bien même la normalisation serait brutale, l’impact sur la charge annuelle d’intérêts demeurera graduel.

Cela n’implique pourtant pas de céder à l’insouciance. Pour deux raisons. La première est que la dette n’a guère servi à augmenter l’actif public. Il serait légitime de nous endetter pour équiper le pays, investir dans les compétences ou accélérer la transition écologique. Mais nous n’osons pas le faire. En revanche, nous le faisons sans vergogne pour consommer. Or, rien ne justifie de léguer aux générations futures un double passif, financier et écologique.

La deuxième raison est que la trajectoire de la dette est répétitive et malsaine : elle augmente par à-coups lors des récessions (+ 21 points au début des années 1990, + 9 points au début des années 2000, + 35 points entre 2007 et 2018) et au mieux se stabilise lors des périodes d’expansion. Si nous n’agissons pas, nous devrons, lors de la prochaine récession, choisir entre rester impuissants et franchir un nouveau palier d’endettement.

Cible de réductionJusqu’où un Etat peut-il s’endetter ? Ce n’est pas facile à dire. Aux lendemains de Waterloo, puis du 8  mai 1945, la dette britannique a atteint 250  % du PIB, mais Londres n’a jamais fait défaut. A l’inverse, bien des pays émergents ont été incapables d’honorer des dettes en dollars nettement inférieures à 100  % de leur PIB. Les limites sont en fait politiques : l’endettement devient insupportable quand les prélèvements sur une génération excèdent sensiblement les dépenses publiques dont elle bénéficie directement. Historiquement, très rares sont les pays où l’écart entre les deux – le  » surplus primaire  » – a durablement dépassé cinq points de PIB.

Nous n’en sommes pas là en France. Mais la question se pose en Italie, où la dette publique atteint déjà 130  % du PIB, où la croissance est très faible et où les doutes sur la solvabilité de l’Etat imposent des taux nettement plus élevés. En décidant de porter le déficit à au moins 2,4  % du PIB pour financer ses promesses électorales, la coalition au pouvoir a bravé les règles européennes, mais elle a surtout pris un risque. Elle parie que les dépenses nouvelles vont stimuler la croissance. Mais si les créanciers ne lui font pas confiance, c’est l’inverse qui se produira : les banques devront couper le crédit pour absorber les pertes de leurs portefeuilles de titres publics, et les ménages épargneront par crainte de hausses d’impôts…

Cent pour cent, ce n’est pas prudent. La bonne méthode pour gérer la dette n’est ni de paniquer, ni de faire preuve d’indifférence ; ni de se conformer aux recommandations de Bruxelles, ni de se plier aux injonctions des marchés. C’est de se fixer une cible de réduction de dette qui laisse assez de marges de manœuvre pour absorber les aléas économiques ou financiers à venir, et de piloter l’évolution de la dépense publique en fonction de cet objectif. C’est la recommandation du Conseil d’analyse économique ( » Réformer les règles budgétaires européennes : simplification, stabilisation et soutenabilité « , Note du CAE n°  47) : elle mérite d’autant plus d’être suivie que c’est une stratégie sur laquelle se retrouvent keynésiens français et orthodoxes allemands.

par Jean Pisani-Ferry

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