Le développement de la finance peut provoquer la maladie hollandaise (le Monde 6/10/2018)

La  » malédiction de la finance  » étouffe l’économie

Le poids excessif de la City a eu un impact négatif sur le PIB du Royaume-Uni, montre une nouvelle étude

Les politiciens qui se lèchent les babines à l’idée d’attirer de nombreux banquiers à Paris grâce au Brexit feraient bien de faire attention à ce qu’ils souhaitent.. Economiquement, cela pourrait se retourner contre eux « , prévient Nicholas Shaxson.

L’auteur de The Finance Curse. How Global Finance is Making Us All Poorer ( » la malédiction de la finance « éditions Bodley Head, non traduit), sortie presse le 5  octobre, n’est pas un dangereux -anticapitaliste primaire. La finance est absolument nécessaire au développement économique, selon le journaliste. Mais son ouvrage vient vulgariser un -concept ancien, redéveloppé depuis une dizaine d’années par un groupe d’économistes : trop de finance peut finir par étouffer la croissance.

Une nouvelle étude, d’Andrew Baker, de l’université britannique de Sheffield, Gerald Epstein, de l’université du Massachusetts à Amherst, et Juan Montecino, de l’université de Columbia, à New York, publiée pour coïncideravec la parution du livre, chiffre pour la première fois les dégâts de cet excès de finance pour le Royaume-Uni, pays où la City possède un poids prépondérant. Résultat : de 1995 à 2015, le pays aurait perdu 4 500  milliards de livres, l’équivalent de deux ans du -produit intérieur brut (PIB) actuel. Soit 170 000  livres par foyer en moyenne.  » Le chiffre est une estimation qui demande d’autres recherches, précise immédiatement M.  Baker. Mais il est gigantesque, et c’est un ordre de grandeur qui donne une bonne idée de la façon dont la finance écrase tout le reste de l’économie. «  Ce résultat est particulièrement intéressant comparé à celui des Etats-Unis : sur la même période, la première puissance économique mondiale aurait perdu environ un an de PIB seulement.  » Le coût pour le Royaume-Uni serait donc deux à trois fois plus grand parce que la finance y est proportion-nellement beaucoup plus importante « , explique M. Baker. Au Royaume-Uni, le secteur financier pèse 6,5  % de l’économie, après un pic à 9  % en  2009. En Europe, seuls le Luxembourg (27  %) et la Suisse (9  %) ont des secteurs financiers plus importants. En France, son poids est de 4  %, d’après une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Il identifie une série de phénomènes où le secteur financier déforme le reste de l’économie, à commencer par un brain drain des meilleurs talents.  » Les ingénieurs spécialisés dans l’aérospatial finissent par modéliser les risques des firmes financières plutôt que de travailler sur des fusées « , résume M. Baker. Les salaires très élevés renchérissent le coût de la vie à Londres, repoussant dans les lointaines banlieues enseignants et infirmières. L’attraction des flux financiers augmente le niveau de la livre sterling, sapant la compétitivité des autres secteurs d’activité..  » Londres et son secteur financier dominent les autres régions du Royaume-Uni depuis si longtemps que le pays a fini par perdre une partie de ses compétences « , estime M.  Baker.

Nombreux phénomènes actuelsL’étude de M.. Baker met aussi au jour un autre phénomène : plus le secteur financier est important, plus les flux financiers se dirigent majoritairement vers des activités peu productives.  » Au Royaume-Uni, seuls 3,5  % des prêts vont vers l’industrie « , s’inquiète-t-il. L’immense majorité va vers l’immobilier et les actifs financiers, provoquant des bulles et une économie circulaire sans réelle valeur ajoutée.

Les seuls bénéficiaires directs en sont les personnes qui travaillent dans le secteur financier lui-même : c’est un traditionnel phénomène de  » rente « , comme le documentaient déjà les économistes classiques.

L’ensemble de ces phénomènes coûterait 2 700  milliards de livres, selon l’étude, auxquels il faut ajouter 1 800  milliards de livres dus à la crise financière de 2008, ce qui donne le total de 4 500  milliards de livres.

La  » malédiction de la finance  » est un concept dérivé de la malédiction du pétrole : beaucoup de pays riches en matières premières restent très pauvres, écrasés par un seul secteur qui développe la corruption, aspire tous les meilleurs talents, renchérit le coût de la vie et le cours de la monnaie locale…

Dans les années 1990, M.  Shaxson était journaliste, basé en Angola, et il a largement documenté le phénomène. En  2007, il a -rencontré John Christensen, un ancien conseiller économique de l’île de Jersey qui a ensuite fondé Tax Justice Network, l’une des associations britanniques les plus influentes de la lutte contre l’évasion fiscale. Pour ce dernier, le constat était évident : à Jersey, la finance écrasait tout le reste, et ses rapports appelant à la diver-sification de l’économie restaient lettre morte, tandis que les secteurs économiques locaux étaient asphyxiés.  » Quand John Christensen m’en a parlé,le parallèle m’a paru immédiatement -logique, se rappelle M. Shaxson. Le concept permet de rassembler de nombreux phénomènes actuels : la financiarisation de l’économie, le développement des paradis fiscaux, le poids excessif des monopoles, le court-termisme… « 

Si Adam Smith, Karl Marx ou encore John Maynard Keynes ont tous averti des risques de l’excès de finance, très peu d’économistes avaient tenté de chiffrer son impact. La crise de 2008 a changé les choses. En  2012, une étude du Fonds monétaire international a mis au jour une sorte de plafond maximal de la finance : quand les prêts au secteur privé dans un pays dépassent 90  % ou 100  % du PIB, la croissance commence à ralentir. Or, ce niveau atteignait 134  %, en  2016, au Royaume-Uni. Depuis, la recherche a progressé. La parution de ce livre, et de cette nouvelle étude, espère maintenant vulgariser le concept.

Éric Albert

  • Les chiffres
    4 500

    C’est, en milliards de livres, ce qu’aurait perdu le Royaume-Uni entre 1995 à 2015 à cause du poids excessif de la finance. Soit l’équivalent de deux ans du produit intérieur brut actuel.

    23 000

    C’est, en milliards de dollars la perte atteinte (depuis 1990) par les Etats-Unis, soit environ un an de PIB.

    134  %

    C’est, en  2016, la part des prêts au secteur privé rapporté au PIB du Royaume-Uni. Au-delà de 90  % ou de 100  % du PIB, l’impact sur la croissance est négatif.

    6,5  %

    C’est le poids du secteur -financier dans l’économie -britannique.

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