Réchauffement climatique et cycle de l'eau (Libération)

«Le changement climatique provoque une accélération du cycle de l’eau»

Par Aude Massiot
Souppes-sur-Loing,en Seine-et-Marne, a été très durement touché par les crues en juin 2016. Photo Cyril Zannettacci pour Libération

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ouvre, ce mardi, sa 47e session plénière à l’Unesco, à Paris. Quatre chercheurs spécialistes des incidences du changement climatique sur la planète répondent aux questions de «Libération».

Au Cap, le «Jour zéro», où les robinets devaient être coupés à cause du manque d’eau dans cette deuxième ville d’Afrique du Sud, a finalement été évité. Mais cette situation est appelée à se répéter dans les années à venir. Près d’un tiers des villes dans le monde, de plus de 233 millions d’habitants, devrait se trouver en manque d’eau d’ici à 2050, concluait une étude publiée dans la revue Nature, en janvier. Le changement climatique est directement pointé du doigt. Isabelle La Jeunesse, maîtresse de conférences en géographie au CNRS-Citeres, auteure du livre Changement climatique et le cycle de l’eau (2016) décrypte les graves conséquences que ce phénomène mondial a déjà sur l’or bleu.

Comment le cycle de l’eau est-il affecté par le changement climatique ?

Le cycle de l’eau est composé de quatre étapes : l’évaporation, la saturation, la condensation et les précipitations. Et, comme c’est un cycle, chacune dépend de l’évaporation. Seulement, plus il fait chaud, plus la capacité de l’air à contenir de l’eau augmente. Les masses d’air se formant, se reformant et se déplaçant rapidement, ce n’est pas parce qu’il y a plus d’évaporation dans un endroit donné qu’il y aura plus de pluie à ce même endroit. De manière globale, le changement climatique provoque une accélération du cycle de l’eau. Le plus difficile aujourd’hui est de calculer l’ampleur de cette accélération. Il est aussi compliqué de prévoir les disparités régionales. A cela s’ajoute la dimension des saisons : certains endroits verront plus de précipitations sur l’année mais pourront subir des manques d’eau pendant l’été et des inondations à d’autres périodes.

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Quelles seront les régions les plus touchées ?

L’Afrique et l’Asie concentrent l’explosion démographique des prochaines décennies. D’ici à 2025, ces continents pourraient concentrer 80 % de la population mondiale. Ce sont en même temps ces régions qui devraient avoir les tensions sur l’eau les plus exacerbées. Il y a aussi le sud de l’Australie qui s’aridifie, ainsi que les Etats-Unis qui sont en état de stress hydrique permanent. Ce dernier pays connaît des crises sévères et la situation devrait empirer. Mais le changement climatique n’est pas le seul facteur. La demande en eau joue aussi un grand rôle dans l’augmentation des tensions sur cette ressource. La consommation domestique moyenne d’un Américain est de 295 litres par habitant par jour, quand la moyenne française se situe autour de 120 litres.

Dans vos recherches, vous parlez de «hotspots climatiques». De quoi s’agit-il ?

Ce sont des régions qui concentrent les impacts du changement climatique. Par exemple, le bassin méditerranéen est un de ces hotspots. Depuis 1970, les températures moyennes de la région ont augmenté de 2°C, selon le Giec [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat]. D’ici à la fin du siècle, on devrait y observer une hausse de 2,2°C à 5,1°C des températures de l’air, par rapport à la période 1980-1990. Avec, en l’état actuel de l’évolution des rejets en gaz à effet de serre, une forte probabilité pour que ce soit le haut de la fourchette qui se réalise. En même temps, les précipitations devraient diminuer de 4 % à 27 %. C’est une certitude scientifique : la Méditerranée est dans un processus d’accentuation de son aridité. En parallèle, l’Europe devrait, elle aussi, se «méditerranéiser» en termes climatiques. Par «méditerranéisation de l’Europe», on entend que la progression du climat méditerranéen vers le nord va s’accélérer au cours du siècle pour toucher une plus grande partie du territoire européen. Une alternance entre inondations et sécheresses est à prévoir sur des périodes très courtes. Bien évidemment, il fera aussi plus chaud avec l’arrivée de vagues de chaleur telles que celle survenue en 2003.

Le nord-ouest de l’Europe va-t-il aussi se «méditerranéiser» ?

Dans cette région, c’est-à-dire au-dessus de la Loire et jusqu’à Copenhague, à l’est, la région va rester très arrosée mais les précipitations seront davantage concentrées sur les périodes hivernales. Elles seront aussi plus intenses. En plus, les capacités des nappes phréatiques étant limitées, les pays sont obligés de se reposer sur les eaux de rivières qui vont, elles, diminuer en périodes estivales — notamment à cause de la hausse des températures et de l’évaporation. Nous aurons donc des basses eaux plus sévères, dites «étiages», dans les rivières, l’été. La compétition entre l’irrigation et les besoins en eau potable va s’exacerber. En Belgique, par exemple, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le pays est dit en stress hydrique de façon récurrente. Il pleut souvent mais peu, et les ressources en eau ne peuvent pas forcément répondre à une nouvelle demande. Le territoire concentre une forte densité de population, la pression est donc forte sur la ressource. On peut se demander si, à moyen terme, les cultures belges ne vont pas avoir besoin d’être irriguées.

Va-t-on voir dans le futur une multiplication et une intensification des événements extrêmes liés à l’eau ?

Oui, on sait que le changement climatique va provoquer plus d’événements extrêmes. Il y aura une recrudescence des pénuries et des excès d’eau, comme les inondations. Ces deux situations posent problème pour l’accès à l’eau potable car les infrastructures de traitement sont souvent dans des zones inondables. Les réseaux d’assainissement débordent en cas de grosses pluies. Les stations d’épuration et de potabilisation sont souvent obligées de s’arrêter. En juin 2016, lors des crues qui ont eu lieu dans le centre de la France, certaines communes ont dû distribuer des bouteilles d’eau pour les habitants. L’eau du robinet n’était plus potable. Dans la Méditerranée, il y aura plus d’épisodes de précipitations très violents, concentrés dans le temps. Ces inondations éclairs sont très localisées et difficiles à prévoir. Cela s’explique par le fait que quand il fait plus chaud, on rajoute de l’énergie au système. Et quand les masses d’air chaud arrivent en altitude dans un espace plus froid, la condensation est brutale et les pluies aussi.

La qualité de l’eau potable risque-t-elle d’être affectée globalement ?

Oui, on devrait observer plus de crises à cause des problèmes de qualité de l’eau. Avec la hausse des températures, les cours d’eau vont voir leur niveau baisser pendant certaines saisons, à cause de l’évaporation. Moins il y a d’eau, plus les polluants présents sont concentrés. De plus, quand le liquide est plus chaud, il stocke moins d’oxygène. Cela provoque des problèmes dans les écosystèmes. On voit des phénomènes d’eutrophisation, c’est-à-dire une concentration plus importante de nitrates et de phosphates, et le développement d’algues qui peuvent être phytotoxiques. Ces algues posent aussi problème aux filtres dans les réseaux d’adduction d’eau. Dans certaines régions agricoles, les rejets de nitrates et de phosphates par l’agriculture intensive ont déjà commencé à provoquer des teneurs à surveiller de plusieurs molécules dans les nappes phréatiques et dans les eaux de surface. Le réchauffement climatique devrait aggraver cette situation. Or, plus l’eau est polluée et plus elle est chère à traiter pour la potabiliser.

Ces éléments dangereux vont-ils dans l’eau de notre robinet ?

Nous buvons tous les jours des pesticides, des œstrogènes, des résidus médicamenteux. L’eau de nos robinets n’est pas pure mais les quantités de ces produits consommés au quotidien ne sont pas dangereuses pour notre santé sur le court ou le long terme, c’est pourquoi elle est potable. Le risque est que l’eau de ruissellement, lors d’inondations par exemple, rentre dans nos circuits d’eau potable qui peuvent, lorsqu’ils sont submergés, révéler quelques défauts d’étanchéité. Le réchauffement climatique va indéniablement mettre à mal la qualité de notre eau.

La montée du niveau des océans peut-elle affecter l’eau potable ?

Il y a un risque avéré d’infiltration des eaux de mer dans les aquifères côtiers et ce, notamment si on exploite la ressource. Cela a déjà commencé dans l’Hérault, par exemple. Certains points de prélèvement ont dû être fermés il y a plusieurs années à cause de cela. Depuis, le département doit importer de l’eau du Rhône et la traiter. Mais ce traitement coûte cher. Les syndicats d’eau ont déjà proposé, comme beaucoup d’autres, de dessaler l’eau de mer, car cela leur reviendrait moins cher. Mais l’option n’a pas été retenue en raison des risques d’impacts environnementaux.

Les organismes publics ont-ils commencé à s’adapter à ces risques ?

Aujourd’hui, pour tout gestionnaire d’eau, le changement climatique doit automatiquement être pris en compte dans la réflexion. Mais l’anticipation est compliquée car l’évolution de la ressource en eau n’est pas linéaire, contrairement à l’augmentation progressive des températures provoquée par le changement climatique et l’élévation du niveau des mers. Reste que l’usage prioritaire de l’eau sera toujours celui nécessaire à la vie humaine. On peut tenir un mois sans manger, on ne tient pas deux jours sans boire.

Retrouvez jeudi l’interview d’Alice Baillat, chercheuse à l’observatoire Défense et climat de l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), dans le troisième volet de la série «Climat : quand la science parle».

Aude Massiot

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