Lutte contre les discriminations et croissance (Le Monde)

Le Monde 30 Mars 2016

Les discriminations en matière d’emploi ont un vrai coût économique
Si les zones urbaines sensibles avaient les mêmes taux d’emploi et de qualification que la moyenne nationale, le gain général serait de 10 milliards d’euros par an. Agir sur ce levier redynamiserait l’économie
Après avoir invité le 5 février près de mille jeunes à Bercy pour les mettre en relation avec des entreprises, lors de l’opération  » Fiers de nos jeunes talents ! « , Emmanuel Macron a décidé de mettre les banlieues au cœur de son agenda politique. Fidèle à son positionnement habituel, c’est avant tout des entrepreneurs qu’il cherche à faire ressortir. Plus globalement, le ministre de l’économie cherche à briser des barrières non seulement juridiques ou réglementaires, mais aussi mentales.

La question de l' » apartheid  » en France, pour reprendre le terme utilisé par le premier ministre Manuel Valls, nourrit beaucoup de fantasmes et de positions tranchées, qui sont avant tout fondées sur des croyances. Avant même de s’accorder sur les mesures à prendre pour résoudre le problème des banlieues, peu de gens s’accordent sur le diagnostic et les problématiques qui les sous-tendent. Pourtant, de nombreux travaux sur ces questions existent et permettent d’appréhender le problème dans sa complexité et de manière dépassionnée.

Emmanuel Macron a raison de parler de barrières mentales, mais il faut noter qu’elles ne sont pas seulement le fait des personnes vivant en banlieue ; elles se trouvent aussi du côté de ceux qui sont susceptibles de les employer. Ainsi, être rattaché à l’islam et/ou avoir un nom à consonance africaine revient à diviser par trois, voire plus, la simple possibilité d’obtenir un entretien d’embauche. Bien entendu, ce n’est pas la seule cause de la situation économique des habitants de banlieue : lorsque ceux-ci ne s’autocensurent pas dans leurs choix d’orientation ou de prospection d’emploi, leur niveau de qualification scolaire plus faible que la moyenne nationale constitue un frein important, que l’on appelle les  » prédiscriminations « .

Un effet d’entraînement
Une politique intelligente de lutte contre les discriminations doit donc jouer à l’intersection de ces problématiques, et le  » jeu en vaut la chandelle « . Dans son livreTalents gâchés (2015), le think tank Different s’est interrogé sur l’impact économique agrégé qu’aurait la fin de ces discriminations sur l’économie française. Si les banlieues ressemblaient au reste de la France, c’est au moins 10 milliards d’euros par an qui pourraient être gagnés par l’économie : 7 milliards si le taux de chômage était dans la moyenne nationale, 3 milliards si la structure des qualifications était la même que pour l’ensemble du territoire.

Comment est-on parvenu à calculer cette somme ? Prenons un exemple, celui des habitants de zones urbaines sensibles (ZUS) âgés de 26 ans. Ils sont au nombre de 63 631. Leur taux de chômage est de 22,7 % (soit 14 444 chômeurs). Si leur taux de chômage correspondait au taux de chômage des jeunes de 26 ans des unités urbaines dans lesquelles se situent ces ZUS, soit 9,1 %, il n’y aurait que 5 790 chômeurs. Le différentiel est donc de 8 654 chômeurs.

A ces chômeurs excédentaires (par rapport à la moyenne), nous appliquons le salaire médian correspondant au niveau de qualification et l’ancienneté des actifs du même âge. Si seuls 9,1 % d’entre eux étaient au chômage et recevaient le salaire médian des jeunes de leur âge, 122 332 825 euros de salaires nets annuels leur seraient distribués. Or, comme le taux de chômage est de 22,7 %, seuls 104 030 004 euros de salaires nets annuels sont versés, soit un différentiel de 18 302 821 euros. Le même calcul, appliqué à chaque tranche d’âge des actifs de 18 à 62 ans dans les ZUS, aboutit au total de 10 milliards.

Il y a principalement deux choses à retenir de ces chiffres et de ces calculs. Premièrement, ce sont les zones urbaines sensibles qui ont été utilisées comme base statistique, ce qui réduit mécaniquement le nombre de personnes concernées par les discriminations sur l’ensemble du territoire français. L’impact économique serait plus important si on pouvait le calculer à l’échelle de l’ensemble des discriminations réelles. De plus, aucune hypothèse dynamique n’a été formulée quant aux effets d’entraînement que susciterait une réduction du chômage spécifique en banlieue. Deuxièmement, dans cette comparaison statistique, la problématique des qualifications apparaît nettement moins qu’elle ne pourrait, car si la moyenne des Français peu qualifiés trouve moins facilement un emploi, le phénomène est bien plus accentué dans les ZUS, où le taux de chômage des non-qualifiés frôle les 25 %.

Enfin, il est important de souligner qu’en cette période de crise, s’attaquer aux discriminations n’est pas un luxe pour faire plaisir à des intellectuels de gauche, mais correspond à un besoin économique et social profond. Depuis 2008, le chômage a explosé bien plus rapidement en banlieue qu’ailleurs.

Les effets d’entraînement sur l’économie et donc sur l’emploi à attendre d’une baisse du chômage sont donc plus importants en banlieue. Schématiquement, si Mohammed retrouve un emploi avant Jean, alors ce surplus de demande créerait les raisons d’embaucher Jean qui, lui, n’est pas discriminé… alors que l’inverse n’est pas vrai. Dit autrement, lutter contre les discriminations n’est pas un jeu à somme nulle, mais au contraire un moyen puissant de redynamiser l’économie française.

Par Fabien Forge (Economiste à l’université d’Ottawa (Canada) et Virginie Martin (Politologue à Kedge Business School, présidente du « think tank » Different)

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