Réforme du marché du travail et emplois dans Le Monde du 30 juin 2015

Précarité : la voie du plein-emploi ?

Sécurité de l’emploi ou précarité croissante du travail ? Avec la crise, les pays sont confrontés à un vrai débat de fond sur les réformes à mener pour résorber le chômage, entre une protection accrue des travailleurs et un assouplissement des contrats pour favoriser les embauches
Et si le travail était la solution ? « , interrogent cette année les Rencontres économiques d’Aix, qui se dérouleront du 3 au 5 juillet. Le travail à tout prix ? Dit autrement, vaut-il mieux être un travailleur pauvre ou un chômeur pauvre ? Un travailleur précaire, incertain sur son lendemain, ou un chômeur certain de ne jamais revenir dans l’emploi protégé ?

Des questions qui ont inspiré toutes les réformes du marché du travail depuis quinze ans en Europe : en Allemagne dès le début des années 2000, en Irlande et au Royaume-Uni, où l’on a laissé les  » contrats zéro heure  » se développer. Mais aussi dans des pays où les règles ont toujours été très protectrices des salariés, comme l’Espagne, le Portugal et l’Italie. La France, elle, n’a  » pas choisi de développer les recrutements précaires et les très bas salaires « , dit Véronique Deprez Boudier, chef du département travail et emploi chez France Stratégie.  » On a cherché à privilégier la qualité et la quantité de travail pour qu’un maximum de personnes occupe des emplois de qualité. L’objectif était d’assurer un niveau de revenus plus homogène. Est-ce que le prix à payer est d’avoir plus de 10 % de chômage ?  »

Devant l’échec de la stratégie française, tandis que l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Autriche sont revenus au plein-emploi, la question ne peut plus être éludée : la précarité au travail est-elle la nouvelle voie du plein-emploi ? Outre-Rhin, l’assouplissement du recours aux CDD, intérim et autres contrats courts de toute nature a été au cœur des réformes Hartz de 2002 à 2005, qui ont créé les  » mini-jobs  » à 450 euros sans cotisations et sans couverture sociale, les  » midijobs  » à 800 euros, avec cotisations allégées et couverture sociale, et même les  » ein euro jobs « , réservés aux chômeurs touchant une indemnité pour les travaux d’intérêt public.

Une nouvelle dynamique
Comme le résume la note  » Trésor éco  » consacrée aux réformes Hartz : avec 2,5 millions d’emplois créés entre 2004 et 2012, l’Allemagne a vu son chômage divisé par deux et son taux d’emploi atteindre 73,3 % en 2013 quand la France est à 64 %.  » A court terme, ces réformes ont un impact positif sur l’emploi parce qu’elles font revenir sur le marché du travail des personnes qui s’en étaient retirées « , explique Andrea Bassanini, économiste à l’OCDE.

Augmenter le taux d’emploi fut aussi l’objectif de la politique de l’emploi menée au Royaume-Uni depuis les années 1990, et plus encore depuis la crise, comme l’explique Stephen Wyber, conseiller social à l’ambassade du Royaume-Uni à Paris :  » L’objectif a été d’enrichir la croissance en emplois en augmentant le taux d’emploi et ce, quelles que soient la qualité et la qualification de ces emplois.  » Cette hausse a, en effet, surtout profité à des personnes peu ou moyennement qualifiées, qui se sont retrouvées dans des emplois à temps partiel ou en indépendant. En Allemagne, c’est près de 8 millions de personnes qui occupent un mini-job à 450 euros par mois, parfois en second emploi ou en complément d’autres revenus. Le pari de ces politiques est que le retour à l’emploi permet à celui qui est sorti du marché du travail d’entrer dans une nouvelle dynamique, comme le résume Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes :  » Il faut accepter d’entrer dans un emploi à des conditions moindres, car cela permet de se former. Et au bout de quelque temps, la rémunération tend à rejoindre la productivité réelle de l’employé.  »

Mais au bout de combien de temps ? Dit autrement, ces emplois précaires et peu payés sont-ils des tremplins vers des emplois stables et de qualité ? Ce serait le cas si les employeurs étaient prêts à abandonner les avantages de ces statuts. En Allemagne, relève le récent rapport Pisani-Enderlein, les faibles cotisations salariales sur les mini-jobs ont surtout incité les employeurs à y maintenir leurs employés, car à partir de 800 euros, le taux des cotisations sociales double.  » Selon les conclusions de la Fondation allemande pour la recherche sociale, relève Marc Ferracci, économiste au Crest et membre du Cercle des économistes, les mini-jobs ne sont une passerelle vers des CDI à temps plein que pour moins de 10 % de leurs titulaires.  »

En fait, note Hélène Garner chez France Stratégie, en Allemagne,  » on ne sort pas des mini-jobs. En France aussi, on voit bien que la transition entre un emploi précaire et un emploi stable est à la fois rare et de plus en plus longue « . Selon les enquêtes Emploi de l’Insee, pas plus de 18,4 % des titulaires d’un contrat temporaire en 2011 occupaient un CDI en 2012. En 2007, ce chiffre atteignait 24 %. Le fameux tremplin serait-il devenu une trappe à précarité ? Or l’installation dans ces statuts pose plusieurs problèmes. Marc Ferracci :  » La précarité est multidimensionnelle, et porte à la fois sur la situation présente et à venir.  » C’est, entre autres, être condamné à toucher un salaire très bas, en raison des exonérations de charges qui leur sont attachées. C’est avoir moins de droits à l’indemnisation contre le chômage, moins d’accès à la formation professionnelle. La précarité, ce n’est donc pas seulement un contrat court : c’est un phénomène cumulatif, un engrenage.

C’est également un problème pour les systèmes d’assurance-chômage ensuite.  » La surutilisation des CDD, qui représentent 84 % des embauches, génère des périodes de chômage automatiques entre deux contrats, dit Stéphane Carcillo, économiste à l’OCDE. Pour les employeurs, c’est un moyen de transférer sur l’assurance-chômage, donc sur les autres, le coût de leur flexibilité.  »

Emplois courts et peu qualifiés
Enfin, à long terme, les effets sur l’économie de l’explosion de ces emplois courts et peu qualifiés sont ambivalents : ils rendent certes l’économie ultra-flexible et permettent de mieux traverser les périodes de crise. Mais dans le même temps, ils orientent durablement l’économie vers cette sous-qualification de l’emploi. A l’échelle de l’entreprise, une société qui n’emploie que des CDD n’investit pas dans la formation et ne construit pas de vraie spécialisation.

A l’échelle d’un pays, cela peut commencer à poser problème, comme aujourd’hui au Royaume-Uni, où la hausse du travail précaire et peu qualifié pèse déjà sur les gains de productivité du pays.  » La productivité a tellement ralenti que les salaires réels n’ont pas augmenté comme ils auraient dû le faire dans une situation de plein-emploi « , note l’Insee dans sa dernière Note de conjoncture.

Et ce d’autant que le sous-emploi a lui aussi augmenté. Depuis la crise, selon Inflation Report de mai 2015 de la Bank of England, le nombre d’heures travaillées par salarié est nettement inférieur au nombre d’heures désirées par ces derniers.  » Aujourd’hui, reconnaît Stephen Wyber à l’ambassade du Royaume-Uni, le défi pour les cinq prochaines années est d’élever la qualification de la population pour accélérer les gains de productivité et la qualité des emplois.  »

Les Allemands ont bien compris le risque et n’ont pas précarisé tout l’emploi :  » Seuls les CDD et l’intérim ont été flexibilisés à l’extrême, note Eric Heyer, économiste à l’OFCE. On a précarisé les précaires, mais les CDI allemands restent plus protecteurs que les CDI français. L’Allemagne a voulu préserver ses emplois qualifiés dans l’industrie, où le CDI est la forme dominante du contrat de travail, et lui permettre d’abaisser ses autres coûts, en particulier dans les services, en concentrant la flexibilité sur les emplois temporaires et peu qualifiés.  »

C’est pourquoi les politiques de précarisation du travail à outrance, qui limitent la casse en période de crise, ne peuvent être que transitoires. Ces derniers mois, on a vu réapparaître des verrous dans les pays qui avaient ouvert en grand les vannes du travail atypique. Depuis le début de l’année, l’Allemagne a un smic universel à 8,50 euros. Et les Pays-Bas, qui ont durci la possibilité de recourir aux contrats courts, ont limité à six mois le  » travail sur appel « , autre nom du  » contrat zéro heure « .

 » Réforme du CDI « 
L’époque du tout-précaire est déjà passée. En revanche, l’assouplissement des CDI a un effet de long terme plus bénéfique sur la croissance. Même si, dans un tout premier temps, il contribue à détruire plus d’emplois, le rebond des embauches ne venant qu’après coup. Un mécanisme particulièrement net dans les périodes de reprise économique, comme aujourd’hui.  » Dans l’accélération du cycle économique, explique Andréa Bassanini de l’OCDE, la réforme du CDI et l’assouplissement du droit du licenciement accroissent la richesse en emplois de la reprise, en particulier en emplois de qualité, car ils poussent les entreprises à prendre des risques.  » Et d’ajouter :  » Cette réforme a pour effet d’accroître la productivité et, partant, la croissance.  »

L’effet de la réforme du CDI, que le gouvernement français n’a pas voulu envisager, est d’autant plus bénéfique qu’en favorisant le passage du CDD au CDI elle contribue à casser le dualisme du marché du travail entre ultra-protégés et ultra-précaires. C’est ce qu’a voulu faire l’Italie, avec son  » Jobs Act  » de 2014, qui a abaissé le coût du licenciement des CDI, tout en assouplissant le recours au CDD.  » L’idée est de recréer de la continuité entre les deux en répartissant le risque économique de la fin d’un contrat entre les CDI et les CDD « , explique Marc Ferracci.

C’était précisément l’inspiration du contrat unique proposé, dès 2003, par les économistes Olivier Blanchard et Jean Tirole. Sécuriser le coût des licenciements en créant un barème d’indemnisation aux prud’hommes est une manière d’y aller, mais à petits pas. Ainsi, précariser le travail n’apparaît plus comme une voie durable vers le plein-emploi.

Car même en Allemagne ou au Royaume-Uni, les clés du plein-emploi étaient ailleurs : les Allemands ont bénéficié de la croissance soutenue en Europe au début des années 2000 et le Royaume- Uni a pu dévaluer sa monnaie pour soutenir la sienne.

Le réseau allemand des économistes du travail, IZA, a démontré que c’était surtout l’amélioration du service de l’emploi, en particulier le fait d’avoir doublé le temps d’encadrement des chômeurs, qui avait accru fortement les chances d’un chômeur de retrouver un emploi. Au Royaume-Uni, ce sont les  » job centers « , où ont été regroupées la formation, l’orientation et les prestations aux chômeurs, qui ont été déterminants.

En fait, à long terme, c’est la sécurisation qui marche : celle du chômeur qui se voit pris en main jusqu’au bout. Celle de l’employeur qui sait où il va quand il prend un risque sur quelqu’un. Mais il y a des manières très différentes d’y arriver, comme l’explique Eric Heyer :  » Soit à la scandinave, en accordant une indemnisation du chômage généreuse et un encadrement efficace de retour à l’emploi. Soit à l’américaine, où le gouvernement assure une croissance économique de 3 % l’an qui garantit au chômeur de trouver rapidement un emploi. Cette priorité absolue à la croissance est au cœur du contrat social américain : l’environnement du travail est précaire, mais chacun sait que l’Etat fera tout ce qui est en son pouvoir pour éviter les périodes de récession longues.  »

Valérie Segond