La crise grecque dans Le Monde du 30 juin 2015

 » Cette crise est un test cardinal pour l’union monétaire « 

Jean Pisani-Ferry, commissaire général de France Stratégie, estime que l’Eurogroupe s’est montré  » trop rigide  » avec le gouvernement grec
Pour Jean Pisani-Ferry, commissaire général de France Stratégie, organe de réflexion rattaché à Matignon, le risque d’une sortie de la Grèce de la zone euro comme celui d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne mettent en péril l’intégration communautaire.

Les négociations entre Athènes et ses créanciers sont au point mort. L’Eurogroupe s’est-il montré trop ferme avec la Grèce ?

Je dirais plutôt qu’il s’est montré trop rigide. Il a commis deux erreurs. La première est d’avoir voulu séparer les négociations sur l’adaptation du plan d’assistance en cours à d’éventuelles futures discussions sur l’allégement de la dette.

On a perdu des mois à négocier sans parler de l’éléphant qui était dans la pièce d’à côté. Ce n’était pas tenable, puisque la question de la dette est une priorité pour Athènes Par ailleurs, les discussions se sont encore une fois concentrées sur l’ajustement budgétaire, et ont moins porté sur les enjeux économiques comme la lutte contre les rentes, pourtant essentielle. Le gouvernement grec, qui a toute sa part de responsabilité dans cette affaire, et l’Eurogroupe ont échoué alors qu’un recalibrage intelligent du programme aurait permis d’y intégrer les nouvelles priorités politiques.

Même si l’on en ignore encore l’issue, quelles conséquences la crise grecque peut-elle avoir sur la zone euro ?

Cette crise est un test cardinal pour l’union monétaire. Aujourd’hui, deux grandes visions s’affrontent sur le sujet. Pour certains, notamment en Europe du Nord, la confiance dans la monnaie dépend avant tout du respect des règles communes : si la Grèce les piétine, l’euro est menacé. Il faut donc trancher : comme disent les Allemands, mieux vaut une fin effrayante plutôt qu’un effroi sans fin.

Pour d’autres, notamment en France, une sortie de l’euro minerait la confiance dans la monnaie, puisque celle-ci ne serait plus vue que comme un arrangement réversible. La difficulté est qu’il y a une part de vérité dans chacune de ces deux interprétations.

Quel serait le coût d’une sortie d’Athènes de l’euro pour l’union monétaire ?

Il faut distinguer le choc à court terme sur les marchés financiers, avec le risque de contagion qu’il comporterait, et l’impact plus permanent. A court terme, la zone euro est mieux équipée qu’en 2012 pour faire face, notamment car la Banque centrale européenne (BCE) dispose de l’OMT – le programme des  » opérations monétaires sur titres  » – : elle serait en mesure de racheter massivement et de façon illimitée des titres de dette publique, afin de mettre à l’abri les autres pays qui pourraient être attaqués. Cela ne veut pas dire que ce serait facile. A long terme, le risque serait que le regard que tous les acteurs portent sur la monnaie européenne change. Celle-ci risquerait de n’être plus vue comme une construction politique, mais comme un super-système de taux de change fixe dont on aurait appris, très concrètement, comment il peut être dénoué.

Pour éviter de valider cette dangereuse vision des choses, il serait dès lors indispensable de franchir rapidement un pas ambitieux dans l’intégration, en particulier par un partage plus poussé des risques financiers, ou même un couple eurobonds-veto ex ante sur les budgets nationaux.

Un  » Grexit  » planifié et se déroulant dans le calme ne rendrait-il pas l’euro plus solide ?

C’est une vue de l’esprit. Le chaos est rarement serein.

Quels sont les dysfonctionnements de la monnaie unique mis au jour par cette crise ?

La Grèce a porté à l’extrême tous les errements de la première décennie de l’euro. Les salaires y ont cru plus vite que la productivité, la croissance a été portée par le boom du crédit et l’augmentation des dépenses publiques, tandis que le secteur exportateur, qui n’était déjà pas bien robuste, s’est étiolé.

L’erreur qu’ont commise les partenaires du pays est de ne pas avoir été suffisamment vigilants face à ces développements. La leçon à en tirer, pour les pays candidats est que la monnaie unique offre d’incroyables facilités les premières années, mais peut se transformer en piège si l’économie n’est pas agile.

 » Brexit « ,  » Grexit  » : l’Union européenne et la zone euro ont-elles perdu leur sens et leur attractivité ?

Le cas du Royaume-Uni n’a rien à voir. Les eurosceptiques britanniques se sont saisis du mécontentement populaire, ils ont réussi à lier la question de l’appartenance à l’Union européenne à celle de l’immigration, et ils ont ainsi organisé la convergence du vieil isolationnisme et du nouveau populisme.

Mais il est vrai que l’Union européenne est aujourd’hui confrontée à un sérieux défi. Elle s’est construite sur la promesse d’apporter la paix et la prospérité à ses membres. Elle ne parvient pas à garantir la paix et la sécurité à ses frontières, et le produit intérieur brut par tête de la zone euro ne retrouvera son niveau de 2007 que l’année prochaine. Une stagnation en moyenne pendant près d’une décennie, c’est une situation comparable à celles des années 1930.

Il ne faut pas s’étonner que les citoyens européens soient furieux. Voilà pourquoi, au-delà des débats institutionnels, la première priorité européenne doit être, par-delà le rebond conjoncturel, de retrouver le dynamisme économique et d’organiser le retour d’une croissance saine et bien répartie.

propos recueillis, par Marie Charrel