Crise grecque et effet de contagion dans le Monde du 30 juin 2015

Des risques de contagion limités mais bien réels

En cas de faillite de la Grèce, les banques, les PME et les épargnants pourraient être les plus touchés
Certains y voient un  » Lehman Brothers  » en puissance, l’étincelle qui mettra le feu aux marchés financiers, à l’euro et au projet européen tout entier. La possible banqueroute de la Grèce a beau être un scénario préparé depuis des années, elle intrigue, inquiète et terrifie. Jamais un pays de la zone euro n’avait encore été  » lâché  » par ses partenaires.

 » Objectivement, il y a peu de risque de contagion « , assure Patrick Artus, économiste de la banque Natixis. De fait, la plupart des banques européennes se sont débarrassées des titres de dette grecque qu’elles détenaient, notamment après la restructuration de la créance du pays en 2012.

La faillite de la Grèce, dont la dette dépasse désormais 320 milliards d’euros, affecterait donc essentiellement les Etats européens, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque centrale européenne (BCE).  » Mais il y a toujours des mouvements irrationnels sur les marchés. On ne peut exclure que “M. Mushimori », gérant à Tokyo, ait la trouille lundi matin « , reconnaît M. Artus.

Cette peur, si elle se traduit en panique, pourrait faire de la faillite grecque une maladie contagieuse se propageant à toute l’Europe et au-delà. La première courroie de transmission, ce sont les banques, poumon de l’économie. La mécanique infernale de l’angoisse a déjà commencé à Athènes, obligeant le pays à imposer dimanche 28 juin un contrôle des capitaux et une limitation des retraits pour éviter que l’argent ne sorte des banques et du pays. Les files d’attente devant des guichets fermés s’allongent. Les épargnants sont pris au piège.

Ces Grecs ont des raisons de s’affoler. En cas de faillite de l’Etat, les banques hellènes, qui détiennent 30 milliards d’euros de créances grecques, auraient un genou à terre. Déjà fragilisés par la fuite des capitaux depuis plusieurs semaines, les établissements pourraient ne pas se remettre d’une telle  » paume « . Or, certaines de ces banques détiennent des filiales dans des pays étrangers, comme en Roumanie, à Chypre ou en Bulgarie.

Va-t-on observer ces mêmes files d’attente devant les guichets à Bucarest, à Nicosie, à Sofia ? Faudra-t-il imposer un contrôle des capitaux pour éviter que les filiales ne soient elles aussi asséchées ? Ce scénario pourrait-il mettre en danger ces pays ?

Traque du  » maillon faible « 
La faillite de la Grèce, événement inédit en zone euro, ne manquerait pas, aussi, d’affoler les acheteurs de titres de dettes souveraines. La traque du prochain  » maillon faible  » de l’union monétaire, un Etat fragile et endetté susceptible d’être abandonné à son sort, pourrait alors reprendre. S’agira-t-il du Portugal, tout juste sorti d’un plan d’aide ? De l’Espagne, en pleine réinvention de son modèle économique ? De l’Italie et de sa dette à plus de 2 000 milliards d’euros ? Tout pays  » suspect  » pourrait voir ses taux d’intérêt monter en flèche.

Lundi matin, les tensions se faisaient déjà sentir sur le marché des dettes souveraines. Pour un Etat déjà en délicate posture, la sanction des marchés peut faire plonger l’économie en récession : le financement du déficit se renchérit, le coût du crédit pour les particuliers et les entreprises s’envole et toute l’économie se grippe.

Il reste enfin ce que l’économiste Philippe Dessertine, professeur à l’Institut d’administration des entreprises de l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, décrit comme  » des petits caillots à même de remonter jusqu’au cœur « . Des PME menacées par une possible faillite de la Grèce. De fait, si la plupart des grandes multinationales ont quitté le sol grec, il reste des petites entreprises investies à Athènes ou en affaires avec un entrepreneur grec qui devront vite renoncer à voir leurs factures honorées après le drame économique et social que vivra la Grèce.

Chiffres en main, M. Artus assure que tout cela n’a pas de quoi affoler le reste de l’Europe. Les exportations de la Grèce précise-t-il, représentent 0,3 % des exportations de la zone euro. Et la dette extérieure du pays (hors dette d’Etat) ne dépasserait pas les 100 milliards d’euros. Un chiffre élevé dans l’absolu mais  » gérable « , selon lui.

De plus, au fil des ans, les Etats de la zone euro se sont dotés d’un arsenal destiné à jouer les pare-feu en cas de nouvelle crise. Pour contrer les attaques spéculatives sur les titres de dette souveraine, la Banque centrale européenne pourrait ainsi dégainer l’OMT (opérations monétaires sur titre), un dispositif l’autorisant à racheter de la dette d’un Etat lorsque celui-ci est mis en danger.

Il faut pour cela que le pays fasse appel à l’aide de l’Europe, mais rien n’empêche la BCE d’inonder le marché de liquidités et de racheter des titres souverains par le biais d’une opération dite de  » quantitative easing  » ou  » QE « . Assez pour calmer la fièvre des investisseurs et faire retomber le niveau des taux d’intérêt. Mario Draghi, président de la BCE, a déjà averti les spéculateurs qu’il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour sauver l’euro.

Quant aux banques, la panique des épargnants doit être endiguée par une garantie universelle des dépôts prévue dans le cadre de l’union bancaire, à hauteur de 100 000 euros.

Impossible, pourtant, d’aborder l’idée de la banqueroute grecque avec sérénité.  » Ces solutions sont faites pour ne jamais avoir à s’en servir « , commente M. Dessertine, qui se souvient que, lors de la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, on pensait aussi,  » avoir tout prévu « .

Claire Gatinois

 » Lundi noir  » sur les marchés
Au lendemain de l’échec patent des négociations entre la Grèce et ses créanciers, faisant planer le risque d’un défaut d’Athènes et de sa sortie de l’euro, un  » lundi noir  » se profilait sur les marchés financiers, le 29 juin. En Asie d’abord, où les Bourses de Shanghaï et Tokyo affichaient vers 9 heures, heure de Paris, des chutes de l’ordre de 3 %. En Europe ensuite, où les places de Paris, Londres et Francfort dégringolaient de 4,7 %, 2,2 % et 3,9 % à l’ouverture. Le désordre régnait aussi sur le marché des devises. Plus inquiétant, l’angoisse des investisseurs se reflétait sur le marché des dettes souveraines où les taux d’emprunt à dix ans de l’Espagne, de l’Italie ou du Portugal remontaient en flèche, comme aux pires moments de la crise de la zone euro, tandis que les taux des emprunts français et allemands, érigés en valeur refuge, reculaient.

Les chiffres
320 milliards d’euros

Montant total de la dette publique grecque, soit 180 % de son produit intérieur brut.

30 milliards d’euros

Estimation de la part de dette grecque détenue par les banques d’Athènes.

1,6 milliard d’euros

Montant que la Grèce doit rembourser au Fonds monétaire international le 30 juin, faute de quoi le pays sera déclaré en défaut de paiement.

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