Crise de la dette grecque: austérité oui, réformes non

Dans le Monde du 26 juillet 2015

Pour les économistes, l’austérité ne remplace pas les réformes

La lutte contre la corruption et les rentes de situation n’apparaît pas suffisamment à l’agenda des négociations, estiment les experts
Est-ce vraiment le bon remède ? A peine mises sur la table, les mesures proposées par le gouvernement d’Alexis Tsipras ont aussitôt été retoquées par les créanciers de la Grèce – notamment par le Fonds monétaire international (FMI), qui n’a pas tardé à avancer ses contre-propositions. Une triste partie de ping-pong, qui a refroidi l’espoir d’un accord imminent.

Et que les économistes jugent d’un œil sévère.  » On ne pourra se prononcer qu’une fois les modalités arrêtées, mais, pour l’instant, le compromis semble se diriger vers de nouvelles mesures d’austérité sans comporter les réformes indispensables au meilleur fonctionnement de l’économie hellène « , regrette Guntram Wolff, président du think tank Bruegel.

Autrement dit : si l’accord est adopté en ces termes, il reproduira les recettes appliquées ces dernières années par la  » troïka  » des bailleurs de fonds de la Grèce – FMI, Banque centrale européenne (BCE) et Commission européenne. Or, ces mesures se sont en partie révélées contre-productives. Et elles ont échoué à traiter certains des maux-clés dont souffre le pays.

Dimanche 21 juin, dans l’espoir d’obtenir la dernière tranche d’aide de 7,2 milliards d’euros et d’éviter un défaut de paiement, le gouvernement grec a envoyé une liste de propositions à ses créanciers. Parmi celles-ci : une hausse du taux normal de TVA à 23 % et des taxes sur les profits des entreprises, un passage progressif à 67 ans de l’âge de départ à la retraite, ou encore une hausse de 1,9 milliard d’euros des cotisations sociales des employeurs.  » Ces mesures se résument pour l’essentiel à un relèvement de la fiscalité : elles accentueraient la récession et pénaliseraient la compétitivité des entreprises « , estime Michael Michaelides, économiste chez RBS.

De fait, la hausse de la fiscalité sur les entreprises effacerait les gains de compétitivité permis par la douloureuse baisse du coût du travail enregistrée depuis 2010. Selon RBS, un tel programme ferait perdre, au bas mot, un demi-point de produit intérieur brut (PIB) cette année à la Grèce, qui subirait ainsi une récession de 1,5 %. Certains analystes, comme ceux de JPMorgan, estiment même qu’il coûterait un, voire deux points de PIB au pays.

Qu’en ont dit les créanciers ? Même si les négociations étaient encore en cours jeudi matin, ils reprochent à Athènes de vouloir trop mettre l’accent sur la hausse des taxes, et pas assez sur la réduction des dépenses, notamment en matière de retraites. En substance, ce sont deux modèles qui s’affrontent : pour Athènes, la sortie de crise peut se faire en augmentant les impôts et en protégeant relativement le secteur public, tandis que l’ex-troïka privilégie la baisse des dépenses.

Problème : dans les deux cas, ces mesures visent plus à la consolidation budgétaire qu’à remettre véritablement l’économie de la Grèce sur pied. Car nombre de problèmes structurels, eux, ne sont pas abordés.

Paralysie
Exemple ? La difficulté d’Athènes à lever l’impôt. Certes, les méthodes de collecte ont été modernisées depuis 2010, mais il n’existe toujours pas de cadastre, et la fraude, en particulier à la TVA, reste importante. Or, la réforme de l’administration fiscale et l’amélioration de son fonctionnement n’apparaissent pas au sommet de l’agenda des deux parties.  » Le risque est de continuer à ponctionner une base fiscale ridiculement petite au lieu de tenter de l’élargir : ce serait injuste et inefficace de ne rien changer « , estime Constantinos Mihalos, président de la Chambre de commerce d’Athènes.

De même, Syriza, le parti de la gauche radicale au pouvoir, semble hésiter à augmenter les impôts de l’Eglise orthodoxe et des armateurs. C’était pourtant l’une de ses grandes promesses de campagne, par ailleurs soutenue par les créanciers. Une occasion ratée, redoutent nombre d’experts.

Autre point faible de l’accord en vue : il ne comporte rien, ou presque, sur la lutte contre les rentes de situation qui paralysent des pans entiers de l’économie grecque.  » C’est le problème des professions protégées, comme en France, mais puissance 1 000 « , explique M. Mihalos. Les Grecs sont les premiers à en souffrir : les prix de certains produits ou services, comme ceux des médicaments, sont trop élevés du fait du manque d’ouverture.  » Là encore, on peut regretter que les propositions n’aillent pas suffisamment loin sur ces sujets, du moins pour l’instant « , constate M. Wolff.

Reste le dossier ultrasensible de la dette publique, dont le montant s’élève à 174,2 % du PIB. M. Tsipras espère obtenir de ses créanciers qu’ils s’engagent à débattre de son allégement. Mais pas les pays membres de la zone euro – en particulier l’Allemagne, mais aussi le Portugal ou l’Espagne – qui y sont pour l’instant réticents.  » La Grèce ne pourra pourtant pas s’en passer « , prévient Jésus Castillo, chez Natixis.

Malgré leurs doutes, les économistes conviennent que, dans tous les cas, mieux vaut un accord incomplet que pas d’accord du tout.  » C’est essentiel pour le retour de la confiance dont l’économie hellène a besoin pour favoriser le redémarrage de l’investissement et stopper la fuite des capitaux « , conclut Charles-Henri Colombier, spécialiste de la Grèce chez Cœ-Rexecode.

Marie Charrel