Crise Grecque, l'avis de Bénassy-Quéré dans le Monde

Le Monde du 22 juin 2015

 » Dans le dossier grec, plus personne n’agit de façon rationnelle « 

Pour l’économiste Agnès Benassy-Quéré, professeur à Paris-Iet présidente déléguée du Conseil d’analyse économique (CAE) un  » Grexit  » ne supprimerait pas le problème grec pour l’Europe, le problème grec ne se réglera pas en recourant seulement à des mesures d’austérité.

Les négociations entre Athènes et ses créanciers se poursuivent. Etes-vous optimiste ?

Dans ce dossier, plus personne n’agit de façon rationnelle. On pourrait aboutir à un  » Grexit « , alors que ni Athènes ni ses créanciers n’y ont intérêt. On discute sur moins de 2 milliards, à comparer aux 300 milliards de dette que les Grecs ont vis-à-vis de l’Europe.

Mais la souveraineté des uns s’oppose à la souveraineté des autres. D’un côté, le gouvernement grec, soutenu par la population, qui retire toutefois ses dépôts des banques. De l’autre, les pays européens qui ne veulent pas se voir contraints de payer pour la Grèce, surtout les plus pauvres. Pensez, les dépenses de retraites grecques représentent 16 points de PIB, c’est deux fois plus qu’en Slovaquie par exemple ! Les salaires sont également moins élevés à Bratislava qu’à Athènes. Ne parlons pas de certains membres émergents du Fonds monétaire international – FMI – , vent debout contre les inégalités de traitement qu’engendre la crise grecque. Le Fonds avait été bien plus dur durant la crise asiatique de 1997.

Comment en est-on arrivé là ?

Le Parlement européen n’a pas le pouvoir d’imposer une solution. Résultat : le sort de la Grèce se retrouve entre les mains d’une institution technocratique, la Banque centrale européenne – BCE – , qui, dans le cadre de son mandat, assure la stabilité monétaire.

Par deux fois, la semaine dernière, elle a relevé le plafond de refinancement des banques grecques pour leur éviter la faillite, compte tenu de l’ampleur des retraits. Elle n’avait pas d’autre choix, car elle ne peut pas décider seule de faire sortir la Grèce de la zone euro en interrompant la fourniture de liquidités. Tant qu’il y a un espoir d’accord, aussi mince soit-il, la BCE poursuit son action.

Y a-t-il encore un espoir ?

La date du 30 juin à laquelle Athènes doit rembourser 1,6 milliard d’euros au FMI n’est pas si importante, car un défaut sur le FMI ne signifie pas automatiquement un défaut sur les autres dettes. En revanche, en juillet, la Grèce doit rembourser plus de 6 milliards à la BCE. Même, en cas d’accord à l’arraché, il est sans doute déjà trop tard pour mettre en place un vrai troisième plan d’aide à la Grèce : l’été arrive, il faudrait qu’il soit ratifié par le Bundestag allemand…

Mais il reste encore quelques fonds de tiroir. Environ 10 milliards d’euros de réserves du deuxième plan d’aide, destinés à recapitaliser les banques grecques, n’ont pas été utilisés. Le problème, c’est que le niveau de crédibilité du gouvernement grec est aujourd’hui nul.

Là où Tsipras a raison, c’est qu’on ne réglera pas le problème grec en recourant uniquement à des mesures d’austérité. En Irlande, en 2010 – au moment du renflouement du pays par le FMI – , la baisse des salaires a entraîné un rebond de la compétitivité, donc des exportations, et l’économie est repartie dès 2011. La Grèce est un pays fermé, le poids des emplois publics est très important, et les exportations très faibles.

En Grèce, il faut des réformes en matière de justice, de concurrence. Les prix baissent depuis deux ans, mais, depuis 2009, ils ont augmenté de plus de 6 % quand les salaires reculaient de 15 % !

La question des retraites, sur laquelle achoppent les discussions, est édifiante : le pays investit surtout pour ses concitoyens âgés, ce n’est pas un signe positif pour sa croissance. Trente pour cent des fonctionnaires sont à la retraite avant 55 ans ! Dans le même temps, le système de protection sociale est faible, donc de nombreuses familles vivent grâce à la retraite des grands-parents. C’est tout le système qui est à revoir.

Faut-il imposer le contrôle des capitaux ?

C’est au Parlement grec d’en décider, et il n’y est pas incité tant que la BCE poursuit son soutien. En effet, chaque jour, les fuites de capitaux hors de Grèce engendrent des dettes de la banque centrale de Grèce à l’égard de l’eurosystème. Ce montant atteint environ 100 milliards d’euros, et renforce le poids de la Grèce dans les négociations : si demain la Grèce sort de la zone euro, les Européens ne récupéreront pas cet argent.

Que coûterait un  » Grexit  » à la France ?

L’exposition de la France au risque grec (Etat et Banque de France) est de l’ordre de 1 000 euros par personne. Ce n’est pas négligeable, même si, en cas de défaut, tout ne serait pas perdu.

Les Allemands redoutent-ils un  » Grexit  » ?

Les Allemands en sont persuadés : un  » Grexit  » renforcerait la zone euro, car cela montrerait qu’on ne peut pas impunément transgresser les règles de l’union monétaire. Un  » Grexit  » aurait surtout pour conséquence d’affaiblir la zone euro, en montrant que l’appartenance à la monnaie unique n’est pas irréversible.

Et il ne supprimerait le problème grec. Prenez la question des migrants qui arrivent en Europe par la Grèce : le pays ne pourra plus s’en occuper, ce sera à l’Europe de le faire. Les conséquences sociales et humanitaires d’un  » Grexit  » seraient majeures.

Faut-il craindre une contagion aux marchés ?

A court terme, la zone euro dispose des instruments pour l’éviter (QE – quantitative easing –, OMT – opérations monétaires sur titres –, MES – Mécanisme européen de stabilité). Mais, au prochain choc, les marchés réagiraient sûrement avec violence, faisant de nouveau bondir les rendements des emprunts d’Etat les plus fragiles. Si le  » Grexit  » se produit, ce sera l’échec de l’intégration européenne. Nous ne disposons pas des bonnes institutions pour mener à bien cette dernière et il faut les créer.

Propos recueillis par Audrey Tonnelier

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