Accord international sur la taxation des grandes firmes (Le Monde)

Accord historique des pays du G20 pour une taxation internationale des multinationales

Au terme de deux jours de tractations à Venise, les ministres des finances des pays du G20 – les 19 pays les plus riches et l’Union européenne – ont donné leur feu vert politique à la mise en œuvre, dès 2023, d’une grande réforme fiscale mondiale.

Par Julien Bouissou et Anne Michel Publié le 10 juillet 2021 à 18h45, mis à jour hier à 04h26

La secrétaire du Trésor américain, Janet Yellen, lors du G20 à Venise, le 9 juillet 2021.
La secrétaire du Trésor américain, Janet Yellen, lors du G20 à Venise, le 9 juillet 2021. ANDREAS SOLARO / AFP

Ils ont dit oui, dans une Venise privée de ses flots habituels de touristes et placée sous haute sécurité. Au terme de deux jours de tractations dans la capitale de la Vénétie, vendredi 9 et samedi 10 juillet, les ministres des finances des pays du G20 – les 19 pays les plus riches et l’Union européenne – ont donné leur feu vert politique à la mise en œuvre, dès 2023, d’une grande réforme fiscale mondiale. Une étape déterminante, qui doit encore être confirmée, en octobre, par l’accord formel des chefs d’Etat du G20 et, au niveau mondial, par le ralliement d’une poignée de pays encore réfractaires, dont, en Europe, l’Irlande, havre fiscal notoire.

L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), maître d’œuvre de la réforme, est déjà parvenue à embarquer à bord du projet 132 des 139 pays membres du « Cadre inclusif » – le groupe de travail où pays avancés et pays en développement discutent des questions fiscales. Jusqu’alors opposé au projet, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, paradis fiscal des Caraïbes, a en effet annoncé son ralliement tardif, vendredi. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Impôts des multinationales : un aggiornamento fiscal se prépare

Véritable aggiornamento fiscal, la réforme validée politiquement à Venise tient sur deux piliers : la création d’un impôt minimum mondial d’au moins 15 % pour les entreprises de plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires ; et la redistribution de 20 à 30 % du « surplus » de profits des cent multinationales les plus grandes et les plus rentables, au profit des pays dits « de marché », dans lesquels elles font des affaires sans y avoir d’implantation. Parmi eux, tous les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) sans exclusion, champions des superprofits et de l’optimisation fiscale. L’impôt minimum mondial doit faire revenir, à lui seul, 150 milliards de dollars (126 milliards d’euros) par an dans les caisses des Etats.

« Il n’y a plus de retour en arrière possible »

« C’est un aboutissement politique majeur, déclare au Monde le ministre de l’économie, Bruno Le Maire. C’est la fin de trente ans de dumping fiscal, et c’est la première fois que le G20 trouve un accord aussi concret dans le domaine fiscal, il n’y a plus de retour en arrière possible. » Dans leur communiqué final publié samedi, les membres du G20 saluent un « accord historique sur une architecture fiscale internationale plus juste et stable » et appellent tous les pays à finaliser les modalités techniques de cette réforme d’ici au mois d’octobre.

Sur le fond, en effet, l’accord formalisé en Italie rompt avec des décennies de concurrence fiscale désordonnée, qui a largement fait le jeu des paradis fiscaux à taux zéro et des stratégies d’optimisation fiscale agressives des plus grandes entreprises mondiales. Les règles fiscales de plus d’un siècle auxquelles s’attaque l’accord ont été dépassées par la mondialisation et la numérisation de l’économie, c’est-à-dire la possibilité pour les multinationales de vendre des produits et services à distance partout dans le monde, sans payer les impôts correspondants. Lire notre chronique : « La création d’un impôt minimum mondial sur les entreprises est une occasion historique qu’il ne faut pas gâcher »

Si le compromis de Venise est un succès pour les dirigeants du G20 et l’OCDE, la réforme, qui entrera en vigueur en 2023, doit encore passer quelques obstacles de taille. Le plus important concerne les Etats-Unis, moteur de la réforme, sans qui rien ne se fera, et la nécessaire approbation de la réforme soutenue par l’administration Biden par le Congrès américain, très largement réticent. Or, lors de rencontres bilatérales à Venise, la secrétaire au Trésor, Janet Yellen, a fait savoir que l’actuel projet européen de taxe digitale constituait un point de blocage fort – cette « taxe numérique » qui serait appliquée sur un nombre important d’entreprises afin de financer le plan de relance européen post-Covid. Des discussions pourraient donc s’engager entre Américains et Européens autour d’un éventuel report de ce projet européen en toute fin d’année, une fois la réforme fiscale mondiale définitivement adoptée.

Les réserves du FMI augmentées de 650 milliards de dollars

Autre source d’inquiétude : Washington veut également s’assurer que les taxes GAFA nationales mises en place par plusieurs pays pour anticiper la réforme mondiale seront bien supprimées. De son côté, la France veut attendre la mise en place de la réforme mondiale avant d’annuler sa taxe GAFA, afin d’assurer la continuité de recettes fiscales de l’ordre d’un demi-milliard d’euros par an. Elle a toutefois proposé d’inscrire cette promesse dans le projet de loi de finances de 2022, afin que l’engagement ne soit pas seulement politique mais juridique.

Quant à l’Union européenne, elle doit encore convaincre les derniers « irréductibles » en son sein pour obtenir l’unanimité nécessaire à une transposition simultanée de la réforme dans tous les Etats membres : outre l’Irlande, qui n’a pas envie de perdre son statut de havre fiscal avec un taux d’imposition sur les entreprises plafonné à 12,5 % et attend de connaître le vote au Congrès américain, il s’agit également de l’Estonie et de la Hongrie.

Les ministres des finances ont également salué la décision, jeudi 8 juillet, du conseil d’administration du Fonds monétaire international (FMI) d’augmenter les réserves de l’institution pour un montant équivalent à 650 milliards de dollars. Cette nouvelle allocation de droits de tirages spéciaux – la plus élevée de l’histoire de l’institution – va se traduire, pour les pays africains, par des ressources supplémentaires de 34 milliards de dollars, sans création de dette. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Aux Etats-Unis, la secrétaire au Trésor Janet Yellen lève un préalable décisif pour une taxation des multinationales

« Cette allocation constitue une bouffée d’oxygène pour le monde, s’était félicitée la directrice générale du fonds, Kristalina Georgieva, elle va accroître les liquidités et les réserves de tous nos pays membres. » L’allocation devrait avoir lieu d’ici à la fin août si elle reçoit le feu vert du conseil des gouverneurs du FMI. Plusieurs pays, dont la France, ont proposé, lors du sommet du G20, que l’équivalent de 100 milliards de dollars de droits de tirage spéciaux (DTS, l’actif de réserve international du FMI) soit redéployé en direction des pays pauvres. « Mais on n’y est pas encore », reconnaît Bercy.

Les pays pauvres face à une troisième vague épidémique

Le FMI évalue les besoins des pays pauvres à 200 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années pour lutter contre la pandémie et à 250 milliards de dollars pour relancer leurs économies. Ces derniers doivent en ce moment faire face à une troisième vague épidémique, due à la pénurie de vaccins et à la diffusion du variant Delta. Les pays du G20 s’inquiètent dans leur communiqué des « divergences » entre pays pauvres et riches, à la fois dans la reprise économique et la couverture vaccinale. En Afrique subsaharienne, seule 1 % de la population est vaccinée, contre 30 % dans les pays riches. « Le risque est de sortir de la pandémie avec des Etats forts plus forts et des Etats faibles plus faibles, avec des risques en matière de sécurité, de terrorisme et de flux migratoire », explique M. Le Maire. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « La troisième vague de Covid-19 sur une Afrique vaccinée à 1 % souligne l’illusion d’une Europe tirée d’affaire »

Les pays du G20 affirment dans leur communiqué final que la lutte contre le réchauffement climatique reste une « priorité urgente ». Les ministres ont notamment discuté d’une proposition pour fixer un prix plancher du carbone, afin de réduire de façon drastique les émissions. Le FMI a calculé que 80 % des émissions de CO2 étaient gratuites et que le prix mondial de la tonne de CO2 était de 3 dollars, un niveau bien trop faible pour encourager les investissements dans la transition énergétique. S’il est fixé à 75 dollars la tonne dans les pays riches, et à 25 dollars dans les pays à faible revenu, les émissions pourraient être réduites de 23 % d’ici à 2030, selon les prévisions du FMI, en phase avec l’objectif de réchauffement contenu sous les 2 °C.

La France a également défendu le principe d’une taxe carbone aux frontières. « Il faut éviter que les émissions de CO2 qui ne sont pas générées en Europe le soient à l’extérieur, en achetant ailleurs du ciment ou de l’acier dans des conditions environnementales qui ne sont pas satisfaisantes », explique Bruno Le Maire. Les pays émergents, en particulier la Russie, sont opposés à cette mesure, qu’ils considèrent comme du protectionnisme déguisé. « Ce n’est pas du protectionnisme, c’est un mécanisme de défense de l’environnement », se justifie M. Le Maire.

Julien Bouissou et Anne Michel

A propos de l’accord commercial UE-Chine (Le Monde)

Accord d’investissement : « Pour l’UE, le plus grave danger est que le “bon” modèle européen soit remplacé par le “mauvais” modèle chinois »

Tribune

Francisco Juan Gómez Martos

Docteur en Sciences politiques et économiste

L’économiste Francisco Juan Gomez Martos livre, dans une tribune au « Monde », une analyse politique de l’accord d’investissement entre l’Union européenne et la Chine et estime que l’aversion de la Chine pour le principe de la transparence et son refus d’une société civile indépendante constituent des obstacles majeurs.

Publié le 17 mai 2021 à 18h00 Temps de Lecture 8 min.

Tribune. L’annonce, le 30 décembre 2020, de l’accord d’investissement avec la Chine (ACI) a été présentée par la Commission européenne comme un grand succès, visant à renforcer le multilatéralisme en déclin et l’« autonomie stratégique » de l’Union européenne (UE) en tant qu’acteur mondial.

Cet accord a pourtant une portée qui va bien au-delà des aspects concernant la libéralisation des prestations de services et des investissements étrangers directs. Il est éminemment politique et mérite donc un débat approfondi sur les conséquences prévisibles de sa mise en œuvre.

Ce débat doit prendre en compte l’expérience des relations avec la Chine acquise dans plusieurs secteurs.

Du point de vue géostratégique, non seulement cet accord ne répond pas à l’autonomie stratégique de l’Union européenne, mais montre, au contraire, la subordination naïve de l’UE aux intérêts stratégiques de Pékin, qui a voulu éviter la formation d’une alliance entre les Etats-Unis, l’UE et le Japon, regroupant toutes les démocraties libérales du monde prônant l’économie de marché et défendant les règles du multilatéralisme. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La Hongrie, tête de pont de la Chine en Europe

Du point de vue économique, si le marché intérieur européen est le principal atout de l’UE et du bien-être de ses citoyens, de récentes recherches montrent que l’intégration commerciale européenne perd de son élan. Cette détérioration est imputable en grande partie au rôle de la Chine puisque les Etats membres de l’UE sont de plus en plus intégrés dans la chaîne de valeur chinoise.

Du point de vue commercial, l’accord naît dans le cadre d’un déficit commercial permanent de l’UE à l’égard de la Chine, ce qui paradoxalement n’est pas abordé par l’accord. Depuis le début de ce siècle, l’UE a enregistré des déficits commerciaux importants avec la Chine qui augmentent régulièrement et qui ont toujours été sous-estimés.

Une dépendance structurelle accrue par rapport à la Chine

L’excédent cumulé chinois dans ses relations commerciales avec l’UE a atteint 1 800 milliards d’euros au cours des douze dernières années, l’équivalent du PIB de l’Italie en 2019. Dans ce contexte, la première priorité des négociations de l’UE avec la Chine aurait dû viser à faire pression pour qu’elle améliore l’accès à son marché et augmente ses importations de produits européens, créant ainsi des emplois en Europe en cette période particulièrement délicate

Du point de vue industriel : l’accord ouvre la voie à une dépendance structurelle accrue par rapport à la Chine dans les secteurs-clés. La crise a montré la vulnérabilité et la dépendance de l’industrie européenne vis-à-vis de la Chine dans l’approvisionnement en masques, équipements de protection individuels, tests et autres denrées de première nécessité pour lutter contre le virus. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Une forte poussée d’inflation attendue ces prochains mois dans le monde

L’Europe a subi les ruptures de chaîne dans de nombreux secteurs de produits intermédiaires (électronique de consommation, automobiles et produits pharmaceutiques) ainsi que dans d’autres branches essentielles à son ambition de transition écologique et numérique.

Voir au-delà de la rentabilité financière

N’oublions pas que la Chine détient les deux cinquièmes des réserves mondiales de terres minières rares, indispensables au nouveau modèle productif, et plus de 90 % de la production des métaux rares nécessaires pour les batteries des voitures électriques, les générateurs des turbines éoliennes, les panneaux solaires et les systèmes d’orientation de missiles, entre autres. Ces « terres rares » sont des armes politiques de coercition extrêmement efficaces lorsqu’il s’agit pour la Chine de défendre ses intérêts géopolitiques. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La Chine et l’Union européenne très proches d’un accord sur les investissements

Dès lors, l’Europe doit absolument réfléchir à la manière de réorienter et diversifier ses chaînes de production pour garder la maîtrise et le contrôle de son approvisionnement industriel dans les secteurs essentiels.

Les grandes entreprises européennes implantées en Chine devraient veiller non seulement à la rentabilité financière de leurs actionnaires à court terme, mais aussi à l’intégration de cette dépendance structurelle dans leur planification stratégique à moyen et long terme. Cela conditionnera leur viabilité et leur capacité de prise de décision futures.

Une stratégie de capture massive de données personnelles

Dans combien de temps l’industrie automobile chinoise dépassera-t-elle les entreprises européennes du secteur des voitures électriques, sur le marché chinois et sur les marchés mondiaux, et finira-t-elle par les contrôler ou les utiliser comme filiales ? Ce phénomène s’est déjà produit dans le secteur des trains à grande vitesse et la mise en place des centrales nucléaires.

Du point de vue de l’économie et la maîtrise des données : l’accord ne doit pas sous-estimer l’intérêt manifeste de la Chine pour s’approprier des données privées des citoyens européens, ce qui est une menace pour la démocratie et la sécurité des Etats. Selon les experts européens, la Chine développe une stratégie de capture massive de données personnelles avec au moins trois finalités. Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’image de la Chine est « négative » en France, à droite comme à gauche

Premier objectif : lancer une entreprise d’espionnage hors norme grâce à l’envoi massif d’e-mails et de requêtes sur LinkedIn (les services de renseignement allemands ont dénoncé 10 000 hameçonnages, la France 4 000). Deuxième objectif : améliorer ses algorithmes d’intelligence artificielle grâce à la variété de données des pays occidentaux (la Chine possède et exporte l’un des meilleurs systèmes de reconnaissance faciale au monde). Enfin, utiliser les données des réseaux sociaux pour extorquer et élaborer des profils sociaux à des fins de désinformation et de campagnes de diffamation contre les régimes démocratiques.

Provoquer des troubles sociaux

Du point de vue de la cohésion sociale et régionale en Europe : la mise en œuvre de l’accord pourrait provoquer des troubles sociaux potentiels, liés à la concurrence commerciale déloyale des entreprises chinoises, leurs pratiques de gestion et leur méconnaissance des conventions internationales et des normes relatives aux droits de l’homme sur le lieu de travail.

Du point de vue de la libéralisation des investissements chinois dans l’UE : le manque de transparence des entreprises d’Etat chinoises et la faiblesse du cadre juridique de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour contrôler les subventions publiques limitent grandement les attentes déposées par les négociateurs. Lire aussi Union européenne-Chine : un nécessaire rééquilibrage

En libéralisant les investissements directs des entreprises d’Etat chinoises dans le marché intérieur européen, l’UE court le risque de faciliter la vente à prix cassés d’un bon nombre d’entreprises européennes innovantes et solvables, asphyxiées par le manque de liquidités et l’endettement causé par la crise pandémique.

Asymétrie entre la Chine et l’Europe

Ces entreprises seront une proie facile pour les fonds souverains chinois (la Chine dispose de gigantesques réserves de devises, estimées à 3 200 milliards de dollars) qui se nourrissent souvent des informations confidentielles collectées par des espions et experts informatiques chinois accueillis dans des universités et des centres de recherche en Europe.

Du point de vue de la mise en œuvre de l’accord, l’un des problèmes majeurs réside dans l’asymétrie entre les deux parties concernant la disponibilité et la capacité des mécanismes administratifs et judiciaires à appliquer correctement l’accord, garantissant l’égalité de traitement entre les entreprises européennes et chinoises sur le marché chinois, où l’interventionnisme de l’Etat et les normes et la culture protectionnistes sont profondément enracinés. Pour comprendre : Investissements chinois en Europe : l’Union se cherche une ligne claire face à ce « rival systémique »

Du point de vue de la résolution des conflits potentiels entre les entreprises : l’accord prévoit des mécanismes qui ne pourront pas éviter l’asymétrie quotidienne entre un pouvoir judiciaire indépendant au sein de l’Union et des tribunaux contrôlés par le Parti communiste chinois.

L’engagement politique de la Chine est déclaratoire

L’Europe n’a pas réussi à exporter vers la Chine les droits de l’homme reconnus par les Nations unies et ses institutions spécialisées. Elle n’a pas non plus atteint ses objectifs visant à faire respecter les droits de propriété intellectuelle dans ce pays : 85 % des produits piratés et contrefaits saisis par l’UE proviennent de Chine ! Seul front où l’UE a marqué des points : l’embargo sur les armes après le massacre de Tiananmen. La fermeté semblerait donc être l’unique langage entendu par le régime chinois.

La Chine, dirigiste, totalitaire, fière de sa puissance, de son influence technologique grandissante dans le monde à travers ses multinationales pilotées et contrôlées par le Parti communiste chinois, n’acceptera jamais une « interférence » de la communauté internationale et ne se pliera pas à ses recommandations. La signature et l’application des conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur le travail forcé risquent de rester lettre morte. Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Entre la Chine et l’Europe, il y a un avant et un après-coronavirus »

L’engagement politique de la Chine est purement déclaratoire, une tactique pour gagner du temps, dont on ne devrait être dupe puisqu’on connaît le comportement international habituel du régime chinois.

Le modèle chinois aux antipodes de celui de l’Europe

Pour l’UE, le plus grave danger d’une éventuelle entrée en vigueur de l’accord consiste à ce que le « bon » modèle européen soit remplacé par le « mauvais » modèle chinois. Sur le plan pratique, les activités au sein du marché intérieur européen des entreprises d’Etat chinoises pourraient probablement « contaminer » la culture d’entreprise européenne avec des pratiques d’opacité et des comportements illégaux.

Ces « mauvaises pratiques » sont déjà appliquées et répandues dans de nombreux pays bénéficiaires de crédits et de projets d’investissements liés à la stratégie chinoise « des routes de la soie » en Asie, en Afrique et en Amérique latine. L’Europe doit se défendre contre ce risque et protéger son modèle afin de garantir sa transition continue vers une économie durable, plus juste et plus inclusive et, in fine, la survie de ses valeurs de société ouverte, de démocratie, d’Etat de droit et de respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Avec l’entrée en vigueur de cet accord, le modèle social et politique européen assumerait des risques qui devraient être analysés de plus près, et qui vont au-delà des calculs potentiels strictement commerciaux estimés par les négociateurs. Les faits et les lignes de force du comportement réel de la Chine depuis trente ans valent plus que les promesses d’un régime qui a gravé son identité dans l’opacité, la défense acharnée de la survie de son régime politique et de l’hégémonie mondiale de son modèle, aux antipodes du nôtre.

La Chine nous confronte à un monde plus instable

L’aversion pour le principe de la transparence dans tous les domaines des relations internationales, un concept de pouvoir basé sur les rapports de force bilatéraux entre les Etats, le refus d’une société civile indépendante et critique à l’égard des pouvoirs publics et l’utilisation systématique du chantage et de la coercition entre les Etats sont les caractéristiques du régime communiste chinois.

L’essor fulgurant de la Chine et sa volonté d’hégémonie nous confrontent à un monde beaucoup plus instable, où une action coordonnée avec nos alliés naturels est plus que jamais indispensable à la survie de notre modèle de société, du projet européen et de la défense et la consolidation de nos valeurs à l’échelle mondiale.

Cette tribune est une synthèse de l’étude intitulée « L’Union européenne se trompe-t-elle avec la Chine ? » qui vient d’être publiée dans le Rapport Schuman 2021 sur l’Europe. L’état de l’Union.

Francisco Juan Gómez Martos(Docteur en Sciences politiques et économiste)Contribuer

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Une approche locale de la justice climatique (Le Monde)

« Les endroits les plus chauds sont ceux où vivent les communautés de couleur et les populations à bas revenus »

Professeur à l’université de Portland (Oregon), spécialiste de l’adaptation des villes au changement climatique, Vivek Shandas a révolutionné la méthode de relevé des températures.

Propos recueillis par Corine Lesnes(Portland, envoyée spéciale) Publié le 08 juillet 2021 à 19h13

Vivek Shandas, professeur à l’université de Portland (Oregon), le 6 juillet 2021 à Portland.
Vivek Shandas, professeur à l’université de Portland (Oregon), le 6 juillet 2021 à Portland. TONI GREAVES POUR « LE MONDE »

Professeur à l’université de Portland (Oregon), spécialiste de l’adaptation des villes au changement climatique, Vivek Shandas a fondé un laboratoire de recherche sur les zones urbaines durables (Sustaining Urban Places Research lab). Son équipe a dessiné des cartes de températuresdans 24 villes des Etats-Unis et du monde. Jusque-là, les études sur les îlots de chaleur urbaine reposaient sur les données obtenues par les stations des institutions publiques ou les satellites. Le chercheur a été le premier à collecter des données en utilisant des capteurs mobiles déployés par des « scientifiques citoyens ».

Vous avez mis au point une approche dite « mobile transversale » de mesure de la chaleur. De quoi s’agit-il ?

Je voudrais d’abord rappeler comment on mesure les températures. C’est moins immédiat que ça n’en a l’air. Quand il s’agit de vastes étendues, comme des villes, on dispose de trois méthodes. La première, c’est d’installer une station de mesure quelque part. C’est ce que font les cités. En général elles ont de trois à cinq endroits de ce type en activité. Ce sont de très bonnes mesures sur la durée, mais ce n’est pas suffisant pour avoir une idée des variations entre les quartiers.

La deuxième méthode, qui existe depuis vingt-cinq ans, c’est le satellite. Le soleil envoie une radiation à onde courte riche en énergie. La surface l’absorbe et, à terme, elle renvoie la chaleur dans l’environnement par une radiation à onde longue, qui est saisie par les capteurs des satellites. On peut voir certains éléments : les parcs, la différence entre l’asphalte et le toit des immeubles. L’ennui, c’est que les pixels sont très grands : des carrés de 90 mètres par 90, ou 1 kilomètre, ou 5 kilomètres. Cela ne représente pas ce que ressent un individu en marchant. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Canicule à Portland : trois jours en « enfer »

L’approche mobile transversale permet de récolter énormément de données. Sur une journée très chaude par exemple, comme fin juin à Portland, on fait des mesures en se déplaçant ; on ne reste pas statique comme les stations officielles. Cela permet de voir comment la géométrie des bâtiments ou les différences de construction affectent la température. On peut aussi mesurer l’humidité, ce qui n’est pas le cas avec les satellites.

Comment cela fonctionne-t-il ?

Nous avons des capteurs de température très précis. Nous les avons conçus nous-mêmes pour qu’ils soient très faciles à utiliser. Le capteur est un appareil circulaire. L’air entre d’un côté. A l’intérieur, il y a un thermomètre très sensible qui mesure l’humidité et la température, une fois par seconde. Il est couplé à une petite unité GPS qui enregistre la localisation des données. On peut le fixer sur un vélo ou l’installer du côté du siège passager d’une voiture. Les gens font des relevés juste avant le lever du soleil, puis à 15 heures puis à 19 heures, ce qui nous permet d’avoir le cycle complet de températures.

Qui fait les mesures ?

Nous travaillons en partenariat avec les ONG du secteur de la justice environnementale grâce à une subvention de la National Oceanic Atmospheric Administration (NOAA). Elles recrutent des bénévoles et nous les formons. Nous avons besoin de 30 personnes pas plus en général pour toute une ville. A part au Texas où tout est plus grand qu’ailleurs. En 2020, on a effectué des mesures sur Houston et le comté de Harris. Soit 1 000 square miles (2 589 km2) : il a fallu 120 personnes, et 250 000 données ont été collectées. Article réservé à nos abonnés Lire aussi En Amérique du Nord, le mois de juin le plus chaud jamais observé

Quelles sont les conclusions de ces mesures ?

Quand on consulte son téléphone, on est informé d’une température unique pour une ville. Ce que nous montrons, c’est qu’il y a une variabilité énorme. On voit des poches de chaleur amplifiées dans certains quartiers. Nous avons travaillé dans tout le pays. Partout nous avons constaté la même corrélation : les endroits les plus chauds sont ceux où vivent les communautés de couleur et les populations à bas revenus. Certains collègues disent : c’est l’effet « luxe ». Les gens riches ont des réseaux politiques, des lobbies, ils réussissent à agrandir les trottoirs, ils peuvent mettre leur argent dans les arbres, les jardins. J’avoue que cette approche « individuelle » ne m’a jamais satisfait. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Qu’est-ce que le dôme de chaleur qui étouffe le nord-ouest du continent américain ?

Pendant la vague de chaleur extrême à Portland, je suis allé faire des relevés avec une demi-douzaine de personnes. Quand la station de l’aéroport indiquait 115 degrés F (46 °C), nous avons enregistré des températures allant jusqu’à 124 F (51 °C) à certaines intersections.

Le résultat de ces expériences, c’est que les gens posent des questions. Ils se demandent pourquoi il fait plus chaud dans leur quartier que dans le quartier voisin. Pourquoi on utilise dans certains quartiers des matériaux qui ne réfléchissent pas suffisamment la radiation du soleil ? Pourquoi on a choisi les solutions les plus rapides et les moins chères, alors qu’elles sont les plus absorbantes en matière de chaleur. C’est là que les questions de justice commencent à surgir. Les bénévoles qui font les relevés posent des questions. Ils font la connexion avec l’histoire du quartier.

La solution est-elle de planter des arbres et de mettre de la verdure sur les toits ?

Dans le centre de Portland, c’est maintenant obligatoire : tout immeuble de plus de 20 000 square feet (1 885 m2) doit avoir un « toit vert ». En fait, on a déterminé que c’était utile pour la température au sommet mais, si on marche dans la rue, cela ne fait pas de différence. C’est utile pour l’énergie, pour l’habitat, pour la gestion des eaux de pluie, mais du point de vue des températures c’est très incertain.

Le professeur d’université Vivek Shandas, ici le 6 juillet 2021 à Portland (Oregon), a étudié les températures recensées lors de la vague de chaleur.
Le professeur d’université Vivek Shandas, ici le 6 juillet 2021 à Portland (Oregon), a étudié les températures recensées lors de la vague de chaleur. TONI GREAVES POUR « LE MONDE »

Je ne veux pas dire que les arbres ne font pas partie des solutions. Il y a plein d’endroits où les arbres sont très utiles et les gens les demandent. Mais ils ne constituent qu’une des myriades de possibilités que nous devons envisager. Nous devons penser à une meilleure utilisation de l’air. Il faut cesser de placer des tours le long des cours d’eau. On voit ça partout dans le monde : des hôtels ou des immeubles de luxe, au bord des rivières. Mais cela bloque la différence de pression, on perd du vent. Les quartiers de l’autre côté du cours d’eau sont cuits.

Penser aux mouvements de l’air, les populations connaissent cela depuis des millénaires au Moyen-Orient. Nous redécouvrons ça maintenant. Le vent, c’est le moyen de refroidissement le plus efficace dans un environnement urbanisé, et pourtant nous n’avons pas de bonnes données. Les villes devraient trouver le moyen de déplacer l’air dans les couloirs. Lire aussi La canicule au Canada jugée responsable d’une centaine de morts dans la région de Vancouver

Il y a aussi actuellement énormément de recherches sur les couleurs. Les ingénieurs essaient de mettre au point des peintures qui réfléchissent fortement le rayonnement. L’idée c’est de mettre du blanc sur les toits plutôt que du vert. Il y a plein de projets autour de la peinture blanche. A Los Angeles, ils ont même repeint des routes en blanc. Mais ça ne s’est pas révélé être une bonne idée. Grâce au blanc, la surface elle-même est plus fraîche mais, quand on marche, l’énergie rebondit sur la surface et c’est encore plus chaud parce que le sol lui-même n’absorbe pas la chaleur…

Une autre idée, qui est très populaire en Europe, est de mettre un treillis sur les murs des bâtiments et de faire pousser de la verdure. Le soleil chauffe les feuilles, mais les feuilles absorbent les radiations. En plus, le mur se retrouve à l’ombre : le matériau n’absorbe plus toute la chaleur. On finit par avoir un double bénéfice. On a vu environ 40 °F de différence entre un mur pourvu de verdure et un autre. Ce que j’aimerais, c’est réussir à convaincre les architectes et les urbanistes de dessiner des villes en fonction de la chaleur. Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’Ouest américain accablé par des chaleurs extrêmes

Corine Lesnes(Portland, envoyée spéciale)

L’évolution des créations nettes d’emplois en France (Le Monde)

Créations d’emplois et relocalisations : la reprise est à l’œuvre en France plus vite que prévu

Selon le cabinet de recherches Trendeo, les suppressions d’emplois ont atteint leur plus bas niveau depuis 2009, tandis que les créations ont amorcé un mouvement inverse.

Par Béatrice Madeline Publié le 10 juillet 2021 à 06h50 – Mis à jour le 10 juillet 2021 à 14h44

Depuis ce début d’année, l’usine Auer de Feuquières-en-Vimeu, dans la Somme, qui produit des appareils de chauffage, a élargi son activité. La fabrication des cuves en acier émaillé, destinées à équiper les chauffe-eau thermodynamiques, qui avait pris le chemin de la Serbie il y a une quinzaine d’années, a été relocalisée sur ce site industriel de 12 000 mètres carrés, permettant d’embaucher une dizaine de personnes en plus, l’effectif comptant déjà cent cinquante personnes employées.

Certes, cetterelocalisation n’aurait pu voir le jour sans les 800 000 euros d’aides du fonds d’accélération des investissements industriels dans les territoires, pour un investissement total de 2 millions d’euros.Mais la conjoncture est également porteuse : pompes à chaleur, chaudières, chauffe-eau et autres radiateurs « s’inscrivent dans la demande d’aujourd’hui, en ligne avec la transition énergétique : il y a six millions de chaudières au fioul à remplacer en France », précise Philippe Dénécé, directeur général d’Auer. Article réservé à nos abonnés Lire aussi En France, la reprise tient ses promesses, la prévision de croissance revue à la hausse

Dix-huit mois après l’arrivée du Covid-19 en France et la récession économique qui a suivi, l’activité va plutôt mieux qu’espéré dans la plupart des secteurs. Les indicateurs conjoncturels de la Banque de France, publiés mercredi 7 juillet, situent l’activité en retrait de 2 % seulement, par rapport au niveau d’avant la crise, au lieu du recul de 3 % anticipé.

Et, contrairement à ce qu’annonçaient les Cassandre, l’emploi ne s’est pas effondré. Ce serait même plutôt le contraire. Selon les données du cabinet Trendeo, entre avril et juin, l’économie française a créé 41 000 emplois, soit 15 % de plus que la moyenne trimestrielle observée depuis 2009, soit 35 000 emplois environ. Cependant, au deuxième trimestre, l’économie a également détruit 7 000 postes. On aboutit donc à un solde net de 34 000 emplois créés au cours du trimestre. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : le marché du travail a bien résisté à la crise

Les suppressions d’emplois ont donc été fortement contenues par les mesures d’urgence prises durant la crise sanitaire (chômage partiel, prêt garanti par l’Etat, reports de charges, activité partielle de longue durée…), pour s’établir à leur niveau le plus faible depuis 2009.

L’emploi industriel connaît une lente résurrection

Parallèlement, les défaillances restent à un niveau inférieur à celui de 2019, et le nombre d’emplois menacés par une procédure judiciaire est tombé sous le seuil des 20 000 – deux fois moins qu’au deuxième trimestre 2020, selon les données publiées mercredi 7 juillet par le cabinet Altares. « On s’attendait à ce que toute la poussière mise sous le tapis pendant la crise ressurgisse », décrypte David Cousquer, créateur et gérant du cabinet Trendeo. « Mais, hormis le secteur automobile qui va mal, on ne déplore pas de gros accidents. Les grandes entreprises sont accompagnées par un niveau de crédit assez abondant, et surtout il y a de la demande, les carnets de commandes se remplissent. » Lire l’entretien : « La désindustrialisation a des conséquences économiques, sociales et politiques profondes »

Les bonnes nouvelles n’allant jamais seules, dans ce contexte plutôt porteur, l’emploi industriel connaît une lente résurrection. Le solde net en emplois des activités industrielles au sens large, comprenant la production et la distribution d’énergie, est repassé en positif au premier semestre 2021, avec plus de 10 000 emplois créés, après une année 2020 globalement négative. A noter que ce mouvement est porté uniquement par les petites et moyennes entreprises (PME) et entreprises de taille intermédiaire (ETI), soutenues, il est vrai, par les aides à l’investissement du plan France Relance, alors que les grands groupes continuent à détruire de l’emploi industriel.

« C’est un scénario que nous observons assez régulièrement », souligne M. Cousquer. « Les PME et ETI, au dispositif de production très peu internationalisé, investissent très rapidement en phase de reprise, alors que les grands groupes, qui ont le choix de produire à partir de sites étrangers, sont plus lents. » Et ce sont des régions très affectées par la crise qui repartent fortement de l’avant : Ile-de-France, Occitanie, Pays de la Loire, pour le tiercé gagnant.

Parmi les activités qui sortent plutôt confortées de la crise, l’agroalimentaire fait la course en tête. Depuis un an, c’est même le premier secteur créateur d’emplois industriels, avec un solde positif de 2 254 emplois, et la tendance devrait durer, puisque les investissements sur ce segment ont augmenté de 9 % depuis le début de l’année. Les Français auraient-ils triplé leurs rations pendant les confinements ? « Non », répond Stéphane Dahmani, directeur des affaires économiques de l’ANIA (Association nationale des industries alimentaires). « Les gens n’ont pas consommé plus, ils ont consommé mieux et plus cher. De plus, au début de la crise, les consommateurs ont fait des stocks. Ensuite, on a bénéficié de l’essor du fait maison. » L’envie de privilégier les produits made in France a sans doute fait le reste.

Parmi les activités qui sortent plutôt confortées de la crise, l’agroalimentaire fait la course en tête

Le confinement et le télétravail n’ont pas uniquement fait exploser les ventes de farine et d’œufs, ils ont aussi consacré la généralisation des outils indispensables au travail à distance et conduit toutes les entreprises, ou presque, commerçants et artisans compris, à amorcer le virage de la digitalisation. Si bien que le numérique est ainsi l’activité la plus créatrice depuis le début 2021, avec 18 500 emplois environ.

Et la vague ne va pas retomber de sitôt. « Les dépenses des entreprises, autant en achat de logiciels qu’en services informatiques devraient augmenter de 8 % cette année », selon Benoît Darde, administrateur de Numeun (anciennement Syntec Numérique), qui rassemble les acteurs de la filière. Aux impératifs du travail à distance s’ajoutent en effet les enjeux du stockage et du traitement des données, et de la cybersécurité, qui conduisent les entreprises à s’équiper. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Relocalisation : Des retours d’usine profitant à l’emploi… et aux robots

Enfin, les douze derniers mois sont marqués, souligne Trendeo, par une accélération des relocalisations, à l’instar de celle opérée par Auer, dans la Somme, grâce à l’automatisation de la production de ses fameuses cuves émaillées. « De nombreuses PME et ETI ont profité des subventions pour acheter des machines, regagner en compétitivité et relocaliser une production qui avait été sous-traitée à l’étranger », explique M. Cousquer qui y voit « une bonne illustration du fait que l’investissement en machines est positif pour l’emploi ». Le cabinet fait état d’une soixantaine de projets menés à bien lors de l’année écoulée.

« Relocalisations conjoncturelles ou structurelles ? »

Par exemple, Wirquin a investi 1,3 million d’euros à Carquefou (Loire-Atlantique), pour produire des pièces pour sanitaires jusqu’ici produites en Chine ; Aigle a rapatrié à Ingrandes (Maine-et-Loire) la production des bottes pour enfants, venant auparavant d’Europe de l’Est et d’Asie ; Look Cycle installe à Nevers (Nièvre) la fabrication de pédales de vélo, elles aussi « de retour » de Chine…

France Relance a permis, selon Trendeo, de « doubler » cette tendance aux relocalisations ces derniers mois, au travers de projets technologiques ou pharmaceutiques notamment, tels que Primo1D, qui va créer une centaine d’emplois à Grenoble pour produire des composants électroniques, ou Leukos, qui s’apprête à fabriquer des lasers ultra-sophistiqués à Limoges…

Côté pharmacie, Ipsen va investir 24,9 millions d’euros dans le Var, à Signes, pour relocaliser en France la production d’un médicament anticancéreux. Les prophètes de la démondialisation, entendus dès le début de la crise provoquée par le Covid-19, finiront-ils par avoir raison ? Prudence, plaide El-Mouhoub Mouhoud, spécialiste de la mondialisation et président de l’université Paris-Dauphine-PSL. « Il faut regarder si ce sont des créations d’emplois liées à des effets conjoncturels ou structurels », souligne-t-il. « Si elles sont motivées juste par des écarts de coûts de production, ce n’est pas forcément durable : les entreprises repartent quand les aides se terminent. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi La reprise mondiale, un levier pour la relance des entreprises françaises

Et certains, déjà, évoquent la crainte que, parallèlement au retour des quelques projets industriels, ne se développe un mouvement plus délétère : la délocalisation d’emplois de service qui migreraient vers l’étranger, poussés par le vent de la numérisation et du télétravail…

Béatrice Madeline